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Réforme des retraites : le paradoxe de l’emploi des seniors

Une employée de l'usine La Manufacture à Montjean-sur-Loire, le 19 septembre 2019.
Une employée de l'usine La Manufacture à Montjean-sur-Loire, le 19 septembre 2019. AFP - JEAN-FRANCOIS MONIER

Gouvernement et partenaires sociaux ont repris les concertations, mardi, sur la réforme des retraites avec au menu l’emploi des seniors : la réforme prévoit de retarder le départ à la retraite des Français alors que la moitié d’entre eux ne travaillent déjà plus quand ils atteignent 62 ans.

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En France, seuls 56 % des 55-64 ans occupent un emploi, selon les chiffres d’Eurostat. Et la situation est encore pire chez les 60-64 ans puisqu’ils ne sont que 33,5 % à continuer à travailler. Pourtant, le projet de réforme du gouvernement prévoit de repousser l’âge de départ à la retraite en instaurant un âge pivot à 64 ans. Un paradoxe qui a sans nul doute été abordé frontalement par les ministres du Travail et de la Santé, Muriel Pénicaud et Agnès Buzyn, et les partenaires sociaux, mardi 7 janvier, lors d’un nouveau round de concertations sur le projet de réforme des retraites.

Jusqu’ici, le gouvernement d’Édouard Philippe est en effet resté ferme sur la mise en place d’un âge pivot à 64 ans. Concrètement, dans la réforme souhaitée par l’exécutif, l’âge de départ légal à la retraite serait toujours fixé à 62 ans, mais les Français seraient incités à partir plus tard : une décote sur le montant de leur pension serait ainsi appliquée pour ceux qui partiraient à la retraite entre 62 ans et 64 ans, et une surcote serait appliquée pour ceux décidant de prolonger leur activité au-delà de cet âge.

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Tous les syndicats sont opposés à une telle mesure, y compris la CFDT, pourtant favorable au principe du passage à une retraite universelle à points. Son secrétaire général, Laurent Berger, en a d’ailleurs fait sa "ligne rouge" depuis le début des concertations.

"Cette proposition d’âge pivot est incompréhensible et est une nouvelle illustration de la méconnaissance du terrain d’un certain nombre de décideurs au sein de ce gouvernement et de cette majorité", regrette la sénatrice socialiste Monique Lubin, co-auteure, avec le sénateur Les Républicains René-Paul Savary, d’un rapport d’information sur l’emploi des seniors publié fin septembre, contactée par France 24. "Aujourd’hui, tous les spécialistes disent la même chose : les problèmes liés à l’emploi arrivent dès l’âge de 50 ans", ajoute-t-elle.

Les seniors victimes de stéréotypes

Monique Lubin et René-Paul Savary ont notamment montré qu’il est quasi-impossible de retrouver un emploi après 50 ans. Passé cet âge, une personne perdant son emploi a toutes les chances de devenir un chômeur de longue durée. "En 2018, 37,8 % des demandeurs d’emploi de 50 ans ou plus l’étaient depuis plus de deux ans, contre 22,3 % de l’ensemble des demandeurs d’emploi", est-il écrit dans leur rapport.

Quant à ceux qui occupent un emploi passé 50 ans, il devient de plus en plus difficile de le conserver, soit en raison de problèmes de santé (troubles musculo-squelettiques, maladie, etc.), soit parce qu’ils sont poussés vers la sortie car considérés par leurs employeurs comme "ringards" ou "moins vendeurs", explique la sénatrice socialiste, qui dénonce "la culture du jeunisme" dans de nombreuses entreprises françaises.

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Une analyse partagée par l’association Solidarités nouvelles face au chômage (SNC) qui a décrit, dans son rapport 2019 sur l’emploi et le chômage, les préjugés dont sont victimes les seniors. "Pour les employeurs, l’âge de la séniorité s’atteint à 50 ans, voire même dès 45 ans, et est associé à de nombreux stéréotypes, souligne le rapport. L’âge serait ainsi synonyme de ‘difficultés à être managé ou à intégrer une équipe plus jeune’, de ‘résistance au changement’ ou encore d’une ‘faible capacité d’adaptation aux nouvelles technologies’ notamment." En outre, il est également reproché aux seniors leurs prétentions salariales trop élevées.

"Le gouvernement va plonger des gens dans la précarité"

"Il y a un vrai problème lié à l’âge dans ce pays, regrette Monique Lubin. Entre les métiers où on estime qu’il faut quelqu’un de jeune, beau, fringant et les emplois qui sont physiquement difficiles, rien n’a été pensé en France pour préparer la seconde partie de carrière à partir de 45 ans."

Le gouvernement affirme avoir conscience du problème, soulignant qu’une mission a été confiée à trois personnalités du privé – Sophie Bellon, présidente du conseil d’administration de Sodexo ; Jean-Manuel Soussan, directeur des ressources humaines du groupe Bouygues Construction ; Olivier Mériaux, ancien directeur général adjoint de l’agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (ANACT) – sur "l’emploi des seniors et le passage de l’activité à la retraite".

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"Leur rapport sera identique au nôtre, d’autant qu’ils ont voulu nous auditionner, souligne la sénatrice socialiste. Ça montre vraiment que le gouvernement n’a pas idée de ce qu’il veut faire, j’ai du mal à comprendre."

En attendant, les conséquences de la mise en place d’un âge pivot à 64 ans sont, elles, bien connues. Retarder de deux années le départ à la retraite créera d’un côté des économies pour les comptes de l’État, mais prolongera de l’autre le chômage ou le versement du RSA par les collectivités territoriales. "Le gouvernement va plonger des gens, qui ont eu le plus souvent une carrière longue et pénible, dans la précarité, estime Monique Lubin. D’autant que l’espérance de vie d’un ouvrier est en moyenne 7 ans inférieure à celle d’un cadre. C’est humainement insupportable."

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