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Au Brésil, victoire de Netflix et de son Jésus gay face à la censure religieuse

Sorti à l'occasion de Noël, la comédie satirique La Première Tentation du Christ s'est rapidement attirée les foudres des milieux catholiques et évangéliques, au Brésil. Le 10 janvier 2019, la Cour suprême brésilienne a annulé la décision qui ordonnait à Netflix de supprimer la fiction de son offre.
Sorti à l'occasion de Noël, la comédie satirique La Première Tentation du Christ s'est rapidement attirée les foudres des milieux catholiques et évangéliques, au Brésil. Le 10 janvier 2019, la Cour suprême brésilienne a annulé la décision qui ordonnait à Netflix de supprimer la fiction de son offre. © AFP - HO

Sommé par une décision de justice de retirer de son catalogue une comédie de Noël dans laquelle Jésus semble homosexuel, Netflix avait saisi la Cour suprême. Contre toute attente, dans ce pays où les cas de censure sont légion, les magistrats ont donné raison jeudi à la plateforme de vidéos en ligne.

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Si la guerre contre la censure n'est pas gagnée au Brésil, la plateforme Netflix, elle, vient de remporter une bataille.

La Cour suprême brésilienne a donné raison, jeudi 9 janvier, à la plateforme de "streaming", en annulant la décision judiciaire d'un tribunal de Rio de Janeiro qui lui ordonnait de retirer de son offre une fiction de fabrication nationale dans laquelle Jésus semble entretenir une relation homosexuelle. Une décision prise à la demande de l'association catholique Centro Don Bosco de la Fe y la Cultura.

Sorti à l'occasion de Noël, la comédie satirique, dont le titre fait référence au film de Martin Scorsese, "La Dernière Tentation du Christ" (1988), s'est rapidement attiré les foudres de certains milieux catholiques et évangéliques au Brésil. La colère est telle que le 24 décembre, la société productrice du film, Porta dos Fundos, a été ciblée par deux cocktails Molotov lancés sur la façade de son bâtiment, à Rio, qui ne feront que des dégâts matériels.

Pourtant, José Antonio Dias Toffoli, président de la Cour suprême, est catégorique. "La Première Tentation du Christ", la comédie à l'origine de la polémique, "ne faisait pas fi de la nécessité du respect de la foi chrétienne (ni des autres croyances religieuses ou de l'absence de celles-ci)", a-t-il estimé lors de sa décision.  

"On ne peut pas supposer qu'une satire humoristique ait la capacité d'affaiblir les valeurs de la foi chrétienne, dont l'existence remonte à plus de deux mille ans, et qui est intériorisée dans la croyance de la majorité des citoyens brésiliens", a ajouté le magistrat, affirmant que la liberté d'expression était fondamentale dans une démocratie.

"Blasphème vulgaire et irrespectueux"

Jeudi, Netflix a annoncé avoir saisi la Cour suprême. "Nous soutenons fortement l'expression artistique et nous allons lutter pour défendre ce principe important", avait annoncé le géant américain dans un communiqué.

La veille, un juge de Rio de Janeiro avait en effet ordonné à Netflix de supprimer le programme de 46 minutes, réalisé par le collectif d'humoristes brésiliens Porta dos Fundos. À l'origine d'une chaîne YouTube de vidéos satiriques, créée en 2012, le collectif, qui aborde des sujets sociétaux tels que la religion, l'usage de drogues, la sexualité et la corruption est régulièrement critiquée par des associations catholiques et évangéliques.

En effet, les membres de Porta dos Fundos n'en sont pas à leur coup d'essai. En 2018 déjà, la diffusion sur Netflix d'une autre parodie biblique racontant le lendemain de cuite des apôtres après la Cène (sur le schéma du film américain "Very Bad Trip"), avait déclenché l'ire des plus conservateurs.

Mêmes réactions cette année. Parmi les indignés, Henrique Soares da Costa, évêque du Pernambouc (centre-est) qui a depuis annulé son abonnement à la plateforme de streaming, a assuré que la celle-ci était "possédée par une force démoniaque", qualifiant le film de "blasphème vulgaire et irrespectueux".

Le juge qui avait initialement ordonné l'interdiction de "La Première Tentation du Christ", Benedicto Abicair, avait annoncé avoir pris cette décision afin de "calmer les esprits" au sein de "la communauté chrétienne et la société brésilienne".

Or, c'est ce même juge qui, en 2017, avait soutenu le comportement de Jair Bolsonaro, alors député fédéral de Rio de Janeiro sous l'étiquette du Parti social-chrétien, déclaré coupable d'une déclaration homophobe en 2011 sur le programme télévisé "Custe o Que Custar" (CQC). Un comportement que le magistrat avait soutenu, faisant valoir que Jair Bolsonaro, aujourd'hui président du Brésil, ne devait pas être condamné pour liberté d'expression.

Liberté d'expression revendiquée par le fils du président brésilien, Eduardo Bolsonaro. À condition toutefois de ne pas "attaquer la foi de 86% de la population", écrit-il sur Twitter après avoir exposé un double grief : celui d'avoir représenté un Jésus gay qui, en plus, refuse de prêcher la parole divine.

Des précédents, l'homophobie pour point commun

Mise en ligne le 3 décembre 2019, "La Première Tentation du Christ" raconte sur le ton de la comédie loufoque une soirée familiale surprise au cours de laquelle Jésus arrive en compagnie d'un autre homme, visiblement homosexuel.

Le Brésil, premier pays catholique du monde en nombre de pratiquants, est fortement imprégné de religiosité. Depuis l'élection de Jair Bolsonaro en 2018, son ultraconservatisme se heurte aux décisions de la Cour suprême. En juin 2019, celle-ci a décidé (à huit votes contre trois) de criminaliser l'homophobie. Une décision considérée par le président brésilien comme un outrepassement, par la juridiction, de ses prérogatives.

Les affaires de censure, qu'elles soient politiques ou religieuses, ne sont pas rares au Brésil. Fin septembre 2019, le spectacle "Gritos" ("Cris") de la compagnie de théâtre gestuel Dos à Deux, dans lequel est incarnée une transsexuelle, est déprogrammé d'une série de représentations à Brasilia. Une censure dont se défend le président brésilien, sous couvert de la nécessité de "filtres" dans les subventions destinées aux projets culturels.

"J'ai travaillé sous la dictature militaire au début des années 1980, et je me souviens que des censeurs assistaient aux répétitions et nous interrompaient en disant : 'ça, non'. La différence, maintenant, c'est que c'est caché, sous-entendu", explique André Curti, qui créé les spectacles de la compagnie Dos à Deux avec son compagnon, Artur Luanda Ribeiro.

Le 15 août, lors d'une vidéo live sur Facebook, Jair Bolsonaro a lui-même énuméré chaque synopsis d'un appel à projets de séries pour la télévision publique, ponctuant la lecture de sourires ironiques.

"Celui-ci raconte l'histoire d'une ex-nonne lesbienne (…). Franchement, chacun fait ce qu'il veut avec son corps, mais dépenser de l'argent public pour ça…", avait-t-il lancé, avant de jeter la feuille de papier. "Encore un qui va à la poubelle."

Autre cas de censure, tout aussi récent, mais plus offensif. En septembre 2019, le maire de Rio de Janeiro (deuxième ville du pays avec 6,3 millions d’habitants), Marcelo Crivella, un pasteur évangélique ultraconservateur, avait demandé que soit retirée d'un salon du livre, une bande dessinée "Avengers" (Marvel) dont l'un des dessins représentait un baiser gay.

La Cour suprême, plus haute juridiction brésilienne, avait alors annulé l'ordre judiciaire autorisant Marcelo Crivella à saisir les exemplaires de cette œuvre qu'il considérait comme inappropriée. Le magistrat Gilmar Mendes n'avait alors pas hésité à qualifier la plainte du maire, de "censure". Résultat : les ventes de la BD sont montées en flèche jusqu'à rupture des stocks au salon du livre.

"Stimuler la réflexion"

En dépit des derniers rebondissements judiciaires dans l'affaire "La Première Tentation du Christ", le succès du film ne fait, lui non plus, aucun doute. La fiction a même remporté un prix dans la catégorie comédie aux Emmy Awards en 2019.

Le collectif Porta dos Fundos a réitéré, jeudi dans un communiqué, être "contre quelconque acte de censure, de violence et d'autoritarisme", tout en maintenant sa confiance "envers le système judiciaire pour faire respecter la Constitution".

Sur Twitter, la troupe d'humoristes qui rassemble plus de 16 millions d'abonnés sur YouTube, a également regretté faire l'objet de "censure, de violence, d'illégalité, d'autoritarisme et tout ce que nous ne nous attendions plus à répudier en 2020", et a assuré que son travail était de "faire de l'humour et, à partir de là, de divertir et de stimuler la réflexion".

Avec AFP

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