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REPORTAGE

75 ans de la libération d'Auschwitz : témoigner jusqu'au dernier souffle

Benjamin Lesser, Alina Dąbrowska et Leon Weintraub témoignent à la veille de la cérémonie pour les 75 ans de la libération d'Auschwitz, le 26 janvier 2019, à Oświęcim, en Pologne.
Benjamin Lesser, Alina Dąbrowska et Leon Weintraub témoignent à la veille de la cérémonie pour les 75 ans de la libération d'Auschwitz, le 26 janvier 2019, à Oświęcim, en Pologne. © Stéphanie Trouillard, France 24

À l'occasion des 75 ans de la libération d'Auschwitz, plus de 200 survivants de la Shoah sont conviés à la cérémonie organisée dans l'ancien camp. Malgré leur âge avancé, nombreux sont ceux qui continuent inlassablement de témoigner pour que le monde n'oublie pas.

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Les cris, la sélection, la séparation avec leurs familles, l'odeur des fours crématoires. Soixante-quinze ans après la libération d'Auschwitz-Birkenau, les survivants n'ont rien oublié de leur passage dans ce camp d'extermination nazi. Réunis dans la bibliothèque de la ville polonaise d'Oświęcim (Auschwitz en allemand), quelques rescapés, invités pour l'occasion, ont accepté de raconter leur histoire à la veille de la cérémonie anniversaire du 27 janvier.

"Quand je suis arrivée à Auschwitz, je ne savais rien de cet endroit", raconte Alina Dąbrowska, une résistante polonaise âgée de 97 ans, déportée en mai 1943. "Ma première impression a été atroce. Je me suis dit que cela ressemblait à l'enfer."

"Ils nous ont enlevé notre humanité"

À ses côtés, Benjamin Lesser, un juif polonais originaire de Cracovie, qui avait fui en Hongrie avec sa famille avant d'être lui aussi arrêté, décrit avec précision ses premiers instants dans le camp. "Ils nous ont dit de descendre des wagons à bestiaux. Ils criaient. Ils ont pris les enfants vers la droite, les hommes vers la gauche. Je me suis retrouvé devant Mengele [un médecin nazi qui a effectué des expériences médicales à Auschwitz, NDLR]. Il posait des questions. Un monsieur lui a répondu qu'il avait des mauvais genoux. Il a été envoyé vers la droite directement vers les chambres à gaz. Moi, je lui ai dit que j'avais 18 ans, que j'étais en bonne santé et que je pouvais travailler. Il m'a envoyé vers la gauche." À cet instant précis, Benjamin ne le sait pas encore, mais il voit pour la dernière fois sa mère. Sur sept de ses proches, il ne sera que l'un des seuls survivants, avec l'une de ses sœurs.

Leon Weintraub semble lui également revivre cette scène. Comme son camarade de déportation, il entend toujours aussi nettement les ordres hurlés avec rage par les soldats SS. "Nous avons été accueillis par des 'raus raus raus'. On a alors vu des gens en pyjama rayé. L'un d'entre eux m'a pris ma collection de timbres. Il m'a dit que je n'en aurais pas besoin ici. Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire", se souvient ce juif polonais qui a été déporté à Auschwitz, en août 1944, depuis le ghetto de Lodz. "Nous sommes passés d'un état d'être vivant à celui d'un simple outil tant que nous étions capables de travailler. Petit à petit, ils nous ont enlevé notre humanité."

"Je ne pouvais pas rester silencieux"

Ces trois survivants ne s'appesantissent pas sur leurs conditions de vie, ou plutôt de survie, dans ce centre de mise à mort, où plus de 1,1 million de personnes, dont 90 % de juifs, ont été assassinés. Pudiquement, Alina Dąbrowska se rappelle simplement des tas de cadavres et de cette amie décédée à qui elle a pris la main pour lui dire au revoir.

Après la guerre, ils ont essayé de tourner la page. Pendant longtemps, ils n'ont pas parlé d'Auschwitz. "Je n'ai pas voulu contaminer ma famille et leur faire porter cette histoire en tant qu'enfant de déporté", résume Benjamin Lesser. La résistante polonaise a même voulu tout oublier : "Un jour, j'ai rencontré une femme qui avait été internée avec moi, mais je lui ai dit que je ne me souvenais pas de quoi elle parlait et que je n'avais pas été en camp".

Ce n'est que bien des décennies plus tard, qu'ils ont enfin accepté de rouvrir cette douloureuse cicatrice. Devenu citoyen américain, installé en Californie, Benjamin Lesser s'est finalement ouvert à ses petits-enfants : "Ils m'ont posé des questions et ils m'ont demandé de venir dans leur école pour raconter mon histoire. Les enfants m'écoutaient avec de grands yeux. J'ai réalisé que je ne pouvais pas rester silencieux et que je devais parler".

Alina Dąbrowska a elle aussi pris conscience petit à petit de son rôle de témoin. Elle vient désormais chaque année à Auschwitz avec des groupes de jeunes. "C'est important de conserver cet endroit. Nous pouvons montrer ce qui s'y est passé avec les baraquements et les chambres à gaz", explique la vieille dame avec détermination. "Nous faisons tout pour ne pas que cela tombe dans l'oubli."

"Aimer nos différences"

À bientôt 100 ans, ces trois survivants n'ont en effet qu'une crainte : que cette mémoire s'efface. "Les gens préfèrent oublier les mauvaises périodes. Malheureusement, nous ne vivrons pas éternellement. Que va-t-il se passer après notre disparition ? Je ne sais pas. C'est pour cela que j'ai créé une fondation pour garder cette mémoire vivante et empêcher que cela ne se reproduise. Je le ferai tant que je serai en vie, ensuite mes petits-enfants continueront", promet Benjamin Lesser. Leon Weintraub se veut aussi lui aussi optimiste : "Nous avons la chance de pouvoir changer les esprits et de faire en sorte que cela n'arrive pas une nouvelle fois. C'est pour cela qu'il est important d'avoir ce genre de commémorations".

Après avoir souffert dans leur cœur et dans leur chair, ces rescapés veulent croire que les leçons du passé peuvent conduire à un avenir meilleur. Pour eux, cela ne passe que par une chose : l'éducation. "Il faut aimer nos différences au lieu de les haïr. Peu importe votre race ou votre religion, nous faisons tous partie de l'humanité", insiste Benjamin Lesser, comme un dernier passage de témoin. "C'est le message des survivants. Répandez-le."

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