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REPORTAGE

À Barking, quartier populaire de Londres, "les éternels laissés-pour-compte" du Brexit

Le quartier populaire de Barking, dans le nord-est de Londres, avait voté majoritairement pour le Brexit en 2016.
Le quartier populaire de Barking, dans le nord-est de Londres, avait voté majoritairement pour le Brexit en 2016. © Rémi Carlier

Le quartier populaire de Barking, dans l'est de Londres, est l'un des seuls de la capitale à avoir voté pour le Brexit en 2016. Trois ans après, les habitants sont divisés entre rejet de l'immigration, exaspération envers les politiciens et peur de l'avenir. Reportage.

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En ce début de vendredi après-midi, le pub The Barking Dog ne désemplit pas. Dans les émanations de bière et de saucisses grillées, les clients déambulent entre les machines à sous, finissent leur déjeuner ou entament une pinte.

Accoudés au comptoir, Wayne et Richard discutent d'une voix forte, en cockney, l'argot de la "working class" (classe ouvrière) des quartiers est de Londres. À l'évocation du Brexit, une semaine avant la date effective de sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne (UE), les deux solides gaillards tatoués lèvent les yeux au ciel. "Ah, le Brexit ! Y'en a marre. Une chose est sûre, ça ne va rien changer pour les gars comme nous, qui travaillons tous les jours pour des cacahuètes."

Les "Européens de l’Est", bouc-émissaires désignés

Sis à l'est de Londres, non loin de la Tamise, le quartier populaire de Barking est l'un des plus défavorisés de la capitale : 7,2 % de ses 212 000 habitants sont au chômage, contre une moyenne nationale de 3,9 %, et un tiers des habitants y gagne moins que le salaire minimum londonien.

Lors du référendum de 2016 sur la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, Barking, pourtant à sensibilité travailliste (gauche), est l'un des seuls quartiers à avoir voté en majorité "leave" (quitter l'UE), à 62,4 %. "On pensait que ça améliorerait notre vie, que ça stopperait les Européens de l'Est, qui sont de plus en plus nombreux à venir ici. Beaucoup d'entre eux sont des mendiants, des voleurs, ils ne parlent pas anglais. On se sentirait plus en sécurité sans eux !", s'exclame Richard.

L'animosité envers les "Européens de l'Est", surtout des Polonais, première communauté étrangère du pays, mais aussi des Roumains et des Bulgares, membres de l'Union européenne, a été l'un des principaux carburants de la victoire du "leave" en 2016. Wayne, qui travaille dans le bâtiment avec beaucoup de Polonais, rabroue son acolyte et dit être revenu des idées reçues. "C'est trop facile de dire qu'ils nous prennent notre travail, qu'ils sont la cause de nos problèmes. Je ne pense pas qu'il y ait moins de sécurité à cause d'eux. Et de toute façon, vu les accords avec l'UE, tous ceux qui sont ici ne partiront pas après le Brexit. Si nous avons été si nombreux à voter 'leave', c'est surtout par naïveté. On n'a pas réfléchi." Il dit regretter son vote, craignant les divisions à venir, notamment avec l’Écosse, dont le Brexit ravive les velléités d'indépendance, et l'Irlande, qui partage une frontière terrestre avec le Royaume-Uni. "Nos deux îles devraient être unies, c'est notre histoire."

"L'Europe, c'est la liberté"

À une centaine de mètres du pub, le marché de Barking offre une toute autre ambiance. La diversité des visages, des langues parlées et des marchandises vendues sur les étals témoigne du très fort cosmopolitisme du quartier. Nadim, vendeur de chaussures arrivé d'Inde quand il était enfant, n'est pas tranquille. "Le Brexit, c'est mauvais pour mes affaires. J'achète une bonne partie de mes marchandises sur le continent, et beaucoup de mes clients sont des Européens." Lui qui a voté "remain" en 2016, reconnaît pourtant comprendre les résultats du référendum dans son quartier gangrené, selon lui, par " la délinquance venue d'Europe de l'Est ".

Juste derrière son étal, Claudio et Dimitru font la moue en grignotant des graines de tournesol. Arrivés récemment de Roumanie, ils préfèrent ignorer l'animosité d'une partie du quartier à leur égard. "Beaucoup de gens sont venus ici pour trouver du travail, depuis l'Afrique, l'Asie. Les salaires sont meilleurs ici. Nous ne sommes pas différents. Mais si on doit partir après le Brexit, on partira. L'Europe, c'est la liberté."

Le sentiment d'être d'éternels laissés-pour-compte

Le chef du conseil, principale autorité politique du quartier, le travailliste Darren Rodwell, déclarait, début 2019, avoir "toujours été d'avis que la plupart des gens avaient voté [lors du référendum] non pas sur la question de l'Europe, mais à cause de ce qui se passait dans leur vie. Il y avait une perception d'injustice."

Car, dans ce quartier, les habitants ont plutôt confiance dans leurs dirigeants locaux. Pour preuve, Barking a encore fait figure d'exception aux élections législatives de décembre 2019, en réélisant la députée travailliste Dame Margaret Hodge à 61,2 % des voix, alors que le reste du pays a vu le parti conservateur et pro-Brexit de Boris Johnson rafler au Labour de nombreuses zones populaires et défavorisées.

Mais, selon Darren Rodwell, le problème vient de l'absence de dialogue direct entre les politiciens et la population, ancrée dans le sentiment d'être d'éternels laissés-pour-compte. "La principale critique que j'ai à faire du référendum, c'est que tant les pro-Brexit que les anti ont menti à ma communauté". Les autorités municipales entendent désenclaver le quartier avec un projet d'aménagement sur les rives de la Tamise : 35 000 résidences doivent être construites avec des loyers moins élevés que dans le reste de la capitale, censés attirer d'autres Londoniens, ainsi que des restaurants, une promenade et une marina, le tout accompagné d'une promesse de 10 000 emplois.

Installé derrière la mairie avec un groupe d'amis, Zach, trentenaire d'origine somalienne, reste pourtant sourd aux promesses de jours meilleurs. "Pour moi, le Brexit a eu lieu parce que le pays était fauché. Les politiciens font leurs affaires dans leur coin mais, pour nous, ca n'ira que de mal en pis, peu importe le parti au pouvoir. Je suis sûr que les loyers vont augmenter avec ce projet urbain, et on va devoir payer le système de santé, l'école. Quand les gens vont se réveiller et comprendre ce pour quoi ils ont voté, je garantis qu'ils vont tous le regretter."

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