Le Brexit va-t-il faire taire les violons d'un luthier nord-irlandais?

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Cookstown (Royaume-Uni) (AFP)

"Je suis triste parce que je me considère comme européen, et fabriquer des violons, c'est un peu une tradition européenne", confie Martin McClean en sculptant le bois et plaçant des cordes dans son atelier en Irlande du Nord.

Depuis ce studio qui fait face à un paysage bucolique, le luthier de 48 ans parle avec passion du travail des artisans pour créer des instruments sur mesure dont "le son peut remplir une salle de concert, laisser une audience sans voix, et faire vibrer un musicien".

A quelques jours du Brexit, qui sera officiel vendredi à 23H00 GMT, il s'interroge sur l'avenir de cette tradition, et sur le sien.

"Quand on est un auto-entrepreneur (...) chaque achat, chaque client compte", insiste-t-il, vêtu d'un tablier de travail bleu et élimé.

Comme les plus grands groupes de la région, la plus fragile économiquement au Royaume-Uni, sa petite entreprise repose sur un commerce mondialisé.

C'est une subvention européenne de conversion fermière qui lui a apporté la moitié des 50.000 livres (60.000 euros) investies dans son atelier situé juste à la sortie de Cookstown, où ses outils rutilants sont entreposés aux côtés de stocks de bois précieux.

Martin McClean fabrique une dizaine de violons par an, vendus environ 10.000 livres pièce et expédiés à des virtuoses à travers le monde, des Etats-Unis à l'Australie en passant par la Malaisie.

Il importe son bois d'Europe centrale - de l'épicéa des Alpes suisses, de l'érable de Croatie ou Roumanie, certaines pièces d'Inde et d'Italie et les vernis des Etats-Unis.

- Risque de précipice -

Si rien ne va changer pendant la période de transition qui débutera après le Brexit et s'achèvera à la fin de l'année, à partir de 2021, l'Irlande du nord sera soumise à un double régime fiscal.

C'est le résultat du compromis trouvé par le Premier ministre britannique Boris Johnson avec Bruxelles pour empêcher la réinstauration de frontières au milieu de l'île et préserver la paix avec la République irlandaise.

Les marchandises arrivant en Irlande du Nord en provenance de pays non membres de l'UE et destinées à rester au Royaume-Uni seront ainsi soumises aux règlementations britanniques.

Celles qui sont au final destinées à l'Union européenne, via l'Irlande, Etat membre, seront toutefois soumises aux règles européennes.

En visite lundi à Dublin et Belfast, le négociateur de l'UE, Michel Barnier a souligné qu'un commerce sans frictions était "impossible" et des contrôles douaniers seraient "indispensables".

Si les modalités du futur système restent floues, "les entreprises sont inquiètes du fardeau que cela va représenter et du long processus pour se plier aux régulations", remarque Roger Pollen, l'un des responsables de la fédération des petites entreprises d'Irlande du Nord.

"Les gens espèrent avoir des éclaircissements sur ces futurs changements à la fin de l'année".

De son côté, avant même le Brexit, Martin McClean observe certains de ses effets.

"J'ai quelques fournisseurs de bois qui viennent me rendre visite trois fois par an pour que je (...) choisisse le bois que je préfère", explique-t-il. Aujourd'hui, "ils pensent qu'ils ne vont plus le faire" car ce sera "trop cher".

Il y a environ 28.500 micro-entreprises comme celle de Martin McClean en Irlande du Nord, selon un rapport de 2018 du Centre de recherche sur l'Entreprise.

Elles font travailler 111.000 personnes, soit 20% de la main d'oeuvre de la province - et réalisent de faibles marges, ce qui les rend vulnérables aux bourrasques économiques qui pourraient intervenir en 2021.

L'accord de libre-échange qui sera négocié pendant les mois à venir avec Bruxelles - et avec d'autres pays avec lesquels le Royaume-Uni bénéficiait de traités en tant que membre de l'UE - sera déterminant.

Boris Johnson tient à ce que cet accord soit trouvé en 11 mois, mettant ainsi la pression sur l'UE, qui juge bien court ce délai.

Faute d'accord, "nous risquons d'être au bord du précipice, en particulier concernant le commerce", a mis en garde lundi Michel Barnier.

En quittant l'UE comme le reste du Royaume-Uni, l'Irlande du nord fait "vraiment un pas vers l'inconnu", constate Martin McClean, avec la menace d'un divorce douloureux qui plane toujours.