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BREXIT DAY

"Ils ne prennent pas nos opinions au sérieux" : divisée, l'Écosse se prépare au Brexit

Les membres du parlement écossais ont voté, mercredi, pour que le drapeau européen continue à flotter sur le bâtiment après le Brexit.
Les membres du parlement écossais ont voté, mercredi, pour que le drapeau européen continue à flotter sur le bâtiment après le Brexit. © Tom Wheeldon, FRANCE 24

Alors qu’une majorité d'électeurs écossais avait rejeté le Brexit lors du référendum de 2016, l'Écosse quittera l'UE avec le reste du Royaume-Uni le 31 janvier. Pour une partie des Écossais, cela démontre que leur nation est ignorée et plaide pour une sortie du Royaume-Uni. Du côté de ceux qui défendent l’union avec l’Angleterre, certains pensent être fragilisés par le Brexit, tandis que d'autres estiment ces complaintes injustifiées.

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Édimbourg est une ville à deux âmes. D’un côté, la vieille ville qui remonte jusqu'au château d'Édimbourg, surplombant la capitale écossaise depuis le sommet d'un volcan éteint. Cette forteresse millénaire est le lieu le plus assiégé de l’histoire de la Grande-Bretagne – elle fût notamment la cible de plusieurs offensives anglaises, menées le plus souvent pendant les guerres d'indépendance écossaises au Moyen Âge.

La nouvelle ville incarne pour sa part le côté britannique du caractère d’Édimbourg. Sa construction a commencé au XVIIIe siècle, lorsqu’il fût question de fournir de nouvelles et grandioses habitations à la bourgeoisie florissante de la ville, qui a prospéré grâce à l'union de l'Écosse avec l'Angleterre en 1707. Ses bâtiments raffinés allient la pierre d’Écosse, unique, à une architecture typiquement anglaise.
 

La nouvelle ville d'Édimbourg incarne le caractère britannique de l'identité de la capitale écossaise.
La nouvelle ville d'Édimbourg incarne le caractère britannique de l'identité de la capitale écossaise. © Tom Wheeldon, FRANCE 24

À la frontière entre la vieille et la nouvelle ville, dans le parc Princes Street Gardens, le Scott Monument - dans toute son austère splendeur - incarne une synthèse de ces deux identités. Il commémore Sir Walter Scott, le romancier du XIXe siècle auteur de "Quentin Durward" et "Ivanhoé", dont les romans ont glorifié l’âme écossaise et pleuré la perte de la société clanique des temps anciens en Écosse, tout en célébrant l'émergence d'une nation moderne dans le sillage de l’union politique avec l'Angleterre.

Pourtant, certains à Édimbourg font valoir que le Brexit démontre que cette union ne fonctionne plus, alors que l'Écosse se prépare à quitter l'UE vendredi, contre la volonté de 62 % de ses électeurs lors du référendum de 2016.

"Peu importe ce que le peuple écossais a décidé"

"Le Brexit m'a rendue encore plus indépendantiste", dit Katherine, une jeune nationaliste écossaise de passage près du Scott Monument. "On a toujours l'impression que nous passons en second, après le point de vue anglais, peut-être parce que nous sommes moins nombreux. C'est comme s'ils ne prenaient pas nos opinions au sérieux. "

"Je pense que le Brexit est un pas en arrière lié à une sorte de nationalisme anglais", a déclaré un autre habitant d'Édimbourg, qui a préféré rester anonyme.

L'idée que l'Écosse a été ignorée à propos du Brexit est un "jugement assez correct", juge Allan Massie, l'un des romanciers contemporains les plus reconnus d'Écosse et un unioniste convaincu, mais aussi partisan du "remain" lors de la campagne du référendum.

Le Brexit a été mené avec en fond "l'hypothèse selon laquelle il y avait cette courte majorité au Royaume-Uni, donc qu’il faut aller de l'avant et peu importe ce que les Écossais ont décidé - ils font partie du Royaume-Uni et ils doivent nous suivre", poursuit Allan Massie, qui vit à Selkirk près de la frontière avec l’Angleterre, dans l’une des régions les plus unionistes d’Écosse.

C’est dans un tel contexte, que le Parti national écossais (SNP), qui conjugue sécessionnisme et "europhilie", avait raflé la mise lors des élections générales de 2019. Le SNP avait obtenu 48 sièges sur les 59 alloués au pays à la chambre des Communes, avec 45 % des voix. "Nous avons vu une légère augmentation, guère décisive, du soutien à l'indépendance", qui semble s'expliquer presque entièrement par l'appui de personnes ayant une position 'pro-remain' sur le Brexit", selon Nicola McEwen, professeure de politique à l’université d’Édimbourg.

Le monument dédié au romancier Sir Walter Scott dont les contes célèbrent "l'émergence d'une nation moderne dans le cadre de l'union politique avec l'Angleterre".
Le monument dédié au romancier Sir Walter Scott dont les contes célèbrent "l'émergence d'une nation moderne dans le cadre de l'union politique avec l'Angleterre". © Tom Wheeldon, FRANCE 24

Au lendemain de ces législatives axées sur le Brexit, Nicola Sturgeon, Première ministre écossaise et cheffe du SNP, avait réclamé un nouveau référendum d’indépendance. Elle avait déclaré que la victoire écrasante de son parti était un "soutien massif" au fait de "ne pas avoir à accepter de vivre en tant que nation en dehors de l'UE". Depuis Londres, le gouvernement de Boris Johnson a rejeté cette demande au début du mois.

"Les Écossais ont toujours dû regarder vers l’extérieur"

Pour l’un des plus éminents partisans de l'indépendance écossaise à l’époque du référendum de 2014 - que le camp unioniste avait remporté avec 55 % des voix -, le Brexit est l'un des nombreux facteurs illustrant le fait que l'Écosse et l'Angleterre affichent désormais "deux cultures politiques différentes".

Sir Tom Devine, considéré comme le plus influent historien de l’Écosse vivant, indique que les attitudes distinctes des deux nations à l'égard de l'Europe au cours des dernières années peuvent être mises sur le compte de la nature des Écossais, depuis plusieurs siècles plus tournés vers l'extérieur en tant que nation d'émigrants. "L'Écosse n'a jamais connu, au cours des vingt à trente dernières années, le type de nationalisme de repli sur soi qui existe en Angleterre", estime-t-il.

Depuis environ "les XIIe et XIIIe siècles jusqu'au recensement de 2001, l'Écosse a enregistré une émigration nette - parfois en grand nombre", poursuit Sir Tom Devine. "Pour cette raison, vous pourriez dire que les Écossais ont toujours dû regarder vers l'extérieur."

Un Écossais vivant en Angleterre a fourni une explication similaire pour expliquer le clivage entre les deux nations au sujet du Brexit, arguant qu’il est lié au propre sens de l’identité nationale des Écossais.

C’est, pour les Anglais, la "perception d'un manque d'identité nationale ou d'une menace pour l'identité et la culture nationales" qui a été un facteur-clé derrière le Brexit, juge Tauhid Ali, un scientifique du village de Dalmellington, dans l'ouest de l'Écosse. Ce dernier, qui a vécu dans le sud de l'Angleterre pendant plus de deux décennies, est opposé à la fois au divorce avec l’UE et à l'indépendance écossaise.

"Je pense que c'est moins un problème pour les Écossais", a-t-il poursuivi. "Évidemment, mon nom n'est pas écossais, mais mon père a immigré en Écosse au début des années 1960 et je me sens très Écossais - je suis d'abord Écossais, puis Britannique - alors que je pense qu'en Angleterre, ils ont toujours eu du mal à savoir ce que cela signifiait d’être Anglais."

Un "complexe de persécution écossais"

D'autres font valoir que les divergences entre les deux nations sont exagérées - et que tout sentiment d'injustice écossais à propos du Brexit ne justifierait pas de quitter le Royaume-Uni. "Je ne pense pas que l'Écosse ait été ignorée lors du Brexit, je crois qu'il y a un complexe de persécution écossais qui refait surface de temps à autres – car il a toujours été là, en particulier à propos des Anglais", confie Charles Simpson, un artiste-peintre écossais vivant dans le Selkirkshire, qui lui, est en faveur du Brexit.

"Je comprends l’amertume que ressent l’Écosse, qui a majoritairement voté en faveur du 'remain', mais je ne pense pas que cela soit une raison pour les faire quitter l’union", affirme un étudiant londonien vivant à Édimbourg. "Je pense qu'à ce stade, encore plus de division n'est bénéfique à personne."

"Penser que le nationalisme écossais est lié au Brexit serait une erreur", souligne David Spawforth, ancien chef d'établissement d’une école d'Édimbourg, qui vit désormais dans le Selkirkshire, et qui a voté pour le 'remain' en 2016. "Le SNP a été fondé dans les années 1930, et il a toujours été un parti nationaliste, et désormais le Brexit lui a donné un prétexte."

Le Brexit n'a certainement pas effacé l’unionisme écossais, ni le caractère britannique de l’identité nationale symbolisé par la nouvelle ville d'Édimbourg. La plupart des sondages continuent de suggérer que les Écossais rejetteraient l'indépendance lors d'un second référendum - une enquête réalisée début décembre par les chercheurs YouGov et The Times a même évoqué de son côté une avance de 10 points pour les unionistes.

Cependant, le Brexit complique la vie aux unionistes écossais, en particulier à ceux qui ont voté pour le "remain", signale Allan Massie. Dans une nation où les Brexiters conservateurs incarnent la seule opposition forte au SNP, "si vous voulez dire non au Brexit et non à l'indépendance écossaise, à quoi dites-vous réellement oui ?"

Reportage adapté de l'original en anglais

 

 

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