Mario Draghi décoré en Allemagne mais toujours décrié

Publicité

Francfort (AFP)

Quelques mois après avoir quitté la tête de la Banque centrale européenne, Mario Draghi recevra vendredi la plus haute distinction allemande, un honneur critiqué tant l'Italien a entretenu une relation tumultueuse avec l'Allemagne.

Comment la Croix fédérale du mérite peut-elle revenir "à un homme qui a pris leurs intérêts à des millions d'épargnants allemands"?, s'indignait la semaine dernière le journal Bild, affublant l'ex-banquier central du surnom "Draghi-taux zéro".

Le premier quotidien du pays avait déjà fustigé l'arsenal de soutien à l'économie adopté sous l'ère Draghi, en septembre, d'un titre couleur sang: "Voici comment le comte Draghila siphonne nos comptes".

Vendredi en milieu de journée, le président allemand Frank-Walter Steinmeier honorera les services rendus par l'ancien patron de la BCE au "système financier international" et à l'euro, d'une croix écarlate frappée d'un aigle.

Mais 60% des Allemands pensent que l'ancien patron de la BCE ne devrait pas être décoré, selon un sondage Yougov pour le Handelsblatt.

"Sa politique (monétaire) a peut-être été utile à certains pays du sud de l'Europe. Mais pas pour la zone euro et certainement pas pour l'Allemagne", a critiqué le député de la CDU pour les affaires intérieures, Axel Fischer, dans Bild.

"Quelle honte", a renchéri la députée Beatrix von Storch, vice-présidente du parti d'extrême-droite AfD.

- Epargnants pénalisés -

Beaucoup d'Allemands n'ont pas digéré le fait que, confrontée à une inflation et une croissance faibles en zone euro, la BCE ait déversé 2.600 milliards d'euros sur les marchés tout en abaissant drastiquement ses taux directeurs, au point de ponctionner les banques pour les liquidités qu'elles confient à la BCE.

Cette politique destinée à stimuler l'offre de crédits, donc l'activité économique, a aussi sapé la rémunération des placements sans risque. Or les Allemands épargnent plus volontiers pour préparer leur retraite qu'ils ne s'endettent pour acheter leur logement.

Quand il était l'influent ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble avait attribué les succès électoraux de l'AfD à la BCE, rappelle la presse. Sollicité par l'AFP, il a décliné tout commentaire sur l'honneur fait à M. Draghi, pour "ne pas s'immiscer dans un débat en cours", selon sa porte-parole.

Mario Draghi a de son côté déployé peu d'efforts pour amadouer le pays hôte de la BCE. Pendant son mandat de huit ans, il n'a pas appris l'allemand, contrairement à la nouvelle présidente depuis novembre, Christine Lagarde, qui glisse volontiers qu'elle s'y est mise immédiatement.

A Francfort, on n'a jamais vu l'Italien participer aux festivités organisées par la ville, en particulier aux voeux auxquels s'est d'emblée rendue Mme Lagarde.

- Hypocrisie -

Et quand "Super Mario" s'adressait aux Allemands, c'était pour dénoncer leur "peur perverse" que tout tourne mal en zone euro, dans une interview au Spiegel en 2013. Ou bien pour expliquer que la BCE devait servir les intérêts de 19 pays et user pour cela de divers instruments, dans un entretien à Die Zeit.

Les soutiens publics de M. Draghi se trouvent plus aisément chez les Verts, qui critiquent au passage "l'hypocrisie" des conservateurs, selon le député Sven-Christian Kindler. Car le retour du pays à l'équilibre budgétaire, "fétiche" de la coalition au pouvoir, a été facilité par la BCE en diminuant la charge des intérêts de la dette publique.

De manière plus surprenante, l'économiste Hans-Werner Sinn, ancien président de l'institut économique IFO qui fut l'une des voix les plus critiques de l'ère Draghi, a "félicité" l'Italien en saluant son "expertise" des marchés financiers, selon le Frankfurter Allgemeine Zeitung.

"Tu as su conduire l'euro à travers une mer agitée", lui avait lancé fin octobre Mme Merkel lors d'une cérémonie d'adieu à la BCE.

Au plan international, le banquier italien reste crédité d'avoir sauvé la monnaie unique, au plus fort de la crise de la dette, en promettant en 2012 de faire "tout ce qu'il faudra" ("whatever it takes") pour préserver cette grande réalisation de la construction européenne.