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Agressions sexuelles dans le milieu du sport : fin de l’omerta ?

L'ancienne patineuse professionnelle lors des Championnats d'Europe en Suède, en 2003.
L'ancienne patineuse professionnelle lors des Championnats d'Europe en Suède, en 2003. © Jacques Demarthon, AFP

L'onde de choc du mouvement #MeToo frappe aujourd'hui le milieu du sport en France. L'ancienne patineuse Sarah Abitbol a décidé de briser le silence en accusant son ex-entraîneur de viol. Un témoignage qui s'incrit dans un contexte de libération de la parole.

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Les accusations de viols et d’agressions sexuelles portées par la championne Sarah Abitbol à l’encontre de son ancien entraîneur Gilles Beyer ne sont pas restées sans suite. Cinq jours après les révélations de la patineuse, la ministre des Sports, Roxana Maracineanu, a convoqué lundi 3 février le président de la fédération, Didier Gailhaguet, et a réclamé sa démission.

"J'ai commis des erreurs, pas des fautes", s'est défendu plus tard l'intéressé. Interrogé sur son intention ou non de démissionner, il a répondu : "On va réfléchir à tout ça".

La justice française a également ouvert mardi une enquête préliminaire pour viols et agressions sexuelles sur mineurs par personne ayant autorité sur la victime, notamment au préjudice de Sarah Abitbol. "Au-delà des faits évoqués" dans le livre de l'ancienne patineuse, paru la semaine dernière, "les investigations (...) s'attacheront à identifier toutes autres victimes ayant pu subir, dans le contexte décrit, des infractions de même nature", a expliqué le procureur Rémy Heitz dans un communiqué.

"Cela existe partout, dans toutes les disciplines et toutes les fédérations"

Après le milieu du cinéma ou encore celui de l’Église, le sport est aujourd’hui le théâtre d’un grand ménage. Après des années de silence, la parole se libère enfin. "Cela s’accélère, même si je ne suis pas surpris", note ainsi Philippe Liotard, anthropologue du sport à l’Université Lyon 1. "Cela faisait très longtemps que j’avais entendu parler de ce qu’il se passait dans le milieu du patinage. Il y avait aussi eu d’autres révélations dans l’athlétisme, dans le tennis, ou dans le football, mais c’étaient des cas qui étaient un peu isolés. On n’en parlait que lors de procès".

Pourquoi cette soudaine prise de conscience ? "Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a désormais une écoute. On trouve des gens qui sont plus capables de témoigner, mais surtout, on est prêt à les écouter sans les remettre en question. Avant, il y avait de la suspicion", estime ce sociologue.

Pour preuve, l’Obs et l’Equipe ont consacré de longues enquêtes sur les agissements de Gilles Beyer, champion de France en 1978, accusé par Sarah Abitbol, et d'autres patineuses qu'il a entraînées, de viols et d'agressions sexuelles, alors qu'elles étaient encore mineures, entre la fin des années 1970 et le début des années 1990. L’année dernière, l’émission Envoyé Spécial en partenariat avec le site internet d'investigation Disclose avait également recueilli de nombreux témoignages sur des cas d’abus sexuels dans les clubs de sport. Pendant longtemps, une omerta a semblé régner dans les salles et les vestiaires.

"Cela fait des années qu’on montre que cela existe partout, dans toutes les disciplines et toutes les fédérations", souligne ainsi le docteur Greg Décamps, doyen de la faculté de psychologie de Bordeaux et auteur en 2009 d’un rapport faisant l'état des lieux des violences sexuelles dans le sport en France. "Celui de la fédération de patinage artistique est tout de même un cas particulier, qui concentre tout un tas de facteurs, de paramètres, qui font qu’on est face à quelque chose de particulièrement sordide. Il y a d’une part une direction qui s’apparente à un système mafieux, dans lequel les gens se couvrent, se protègent et se menacent les uns les autres. En face, il y a deux groupes : les victimes, nombreuses, qui sont réduites au silence, et ceux qui savaient mais qui n’ont jamais parlé par crainte de représailles".

Pour ce professeur de psychologie, le milieu sportif peut même se révéler propice pour générer de tels abus : "Tous les sportifs craignent pour leur carrière. Certains arrivent même à se convaincre qu’il s’agit d’un passage obligé pour devenir un champion, que 'tout le monde est passé par là'. Ils acceptent d’être malmenés pour atteindre le plus haut niveau. Cela créé un contexte dans lequel ce type d’emprise peut dériver et donner lieu à des choses sordides".

Le sociologue Philippe Liotard a lui aussi observé plusieurs mécanismes propres à ce milieu. "Il y a une soumission à l’autorité qui est très importante dans le sport, mais que l’on peut aussi retrouver dans d’autres formations très concurrentielles comme dans le domaine de la culture. Les sportifs sont souvent des gens qui réagissent peu publiquement", explique-t-il. "Il y a aussi cette relation spéciale entre un athlète et un entraîneur qui a le pouvoir de transformer son corps pour le mener vers la performance. Une relation affective se crée et il peut y avoir un glissement vers une relation de prédateur où l’adulte va profiter de son pouvoir".

Libérer la parole et faire de la prévention

Les entraînements tard le soir, les coachs qui raccompagnent les sportifs, les déplacements en voiture sont autant de facteurs qui peuvent aussi augmenter les risques d’expositions à des abus sexuels. Pour les minimiser, Sébastien Boueilh se bat au quotidien auprès des structures sportives. Violé régulièrement à l’adolescence par le mari de sa cousine qui l’emmenait à ses entraînements, cet ancien rugbyman témoigne auprès des enfants et des adultes.

"Que ce soit en école primaire, en collège, en lycée, que ce soit en milieu sportif, en réunion publique, en formation adulte, systématiquement, en face de moi j’ai au moins deux victimes", raconte ce quadragénaire qui a fondé l’association "Colosse aux pieds d’argile" pour libérer la parole, mais aussi faire de la prévention : "Nous avons fait une charte de bonne conduite avec 16 points. Si elle est respectée autant par l’enfant que par les encadrants, ni l’un ni l’autre ne peuvent se retrouver en situation de danger. Le premier point, c’est par exemple d’arrêter de faire la bise aux enfants qu’on encadre. Cela permet de mettre une distance avec l’enfant. Il existe aussi encore des clubs collectifs où des coachs se douchent avec les gamins. Aucun adulte ne devrait également se trouver seul avec un enfant dans un endroit clos".

Des règlements simples, mais qui ne sont pas toujours appliqués. "C’est du laxisme. Les gens n’imaginent pas que cela peut arriver dans leur structure. C’est à moi de leur répéter que cela n’arrive pas qu’aux autres", insiste Sébastien Boueilh. L’ancien rugbyman sait que le chemin est encore long, mais il se veut optimiste : "Depuis que j’ai créé l’association, il y a un afflux de demandes d'interventions. Depuis deux ans, les sollicitations se multiplient et c'est tant mieux".

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