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Contestation en Irak : le double jeu du leader chiite Moqtada al-Sadr

Le mouvement sadriste tient le premier bloc au Parlement irakien.
Le mouvement sadriste tient le premier bloc au Parlement irakien. © Haidar Hamdani, AFP

Depuis le début des manifestations anti-gouvernementales en Irak, en octobre, le chef chiite Moqtada al-Sadr joue sur les deux tableaux : tantôt dans l'opposition, tantôt pourfendeur de l'establishment. Une stratégie dont pourrait pâtir sa crédibilité et sa légitimié en tant que leader politique et religieux.

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L'Irak plonge chaque jour un peu plus dans l’inconnu. La nomination de Mohammed Allawi au poste de Premier ministre, le 1er février, n’a pas calmé la colère populaire. Mobilisés depuis début octobre contre leurs dirigeants et la mainmise de Téhéran sur leur pays, les manifestants anti-pouvoir ont immédiatement rejeté cet ancien ministre âgé de 65 ans, qui incarne un "système corrompu" dont ils ne veulent plus.

Alors que l’élite politique et les contestataires restent campés sur leurs positions, les regards sont désormais tournés en direction de l’imprévisible leader chiite Moqtada al-Sadr, pièce maîtresse de l’échiquier politique local et incontournable faiseur de roi du pays.

Ces derniers jours, l’influent religieux, adulé par une solide base militante, qui voit en lui le héraut du nationalisme irakien, a donné du crédit à ses détracteurs qui raillent ses fréquents revirements politiques.

Sa dernière volte-face en date vise directement le Premier ministre désigné, que Moqtada al-Sadr avait pourtant contribué à faire nommer. Fort de son mouvement qui représente la première force au Parlement, le leader chiite a menacé, mardi 11 février, de "faire chuter" Mohammed Allawi si ce dernier, qui a jusqu’au 2 mars pour former un gouvernement provisoire, décidait de nommer des ministres partisans au lieu d’indépendants.

"Nous entendons qu'il y a des pressions partisanes et confessionnelles pour former le gouvernement provisoire, nous sommes donc de moins en moins convaincus par ce gouvernement", a-t-il écrit sur Twitter. "Nous pourrions le renier et tous les arracher par la racine".

Une manière pour Moqtada al-Sadr de donner des gages aux manifestants, dont il avait adopté la totalité des revendications dès le début de la contestation, allant même jusqu’à mettre tout son poids politique pour briser la coalition gouvernementale à laquelle il participait… avant de leur tourner brusquement le dos.

Pragmatisme ou opportunisme ?

Le 24 janvier, lors de rassemblements anti-américains, il avait appelé ses très nombreux partisans à quitter les rangs de la contestation qu’ils avaient massivement investis, ayant refait de la lutte contre la présence de troupes américaines sur le sol irakien, sa nouvelle priorité, après l’élimination du général iranien Qassem Soleimani.

"Avec une versatilité affichée, Moqtada al-Sadr a tenté de préempter la dynamique de la contestation en profitant de la sidération qui a suivi l’élimination de Qassem Soleimani, pour réclamer le départ des Américains stationnés en Irak", indique David Rigoulet-Roze, chercheur spécialiste du Moyen-Orient et rédacteur en chef de la revue "Orients Stratégiques".

Il y a une semaine, afin de donner une chance à Mohammed Allaoui, il a ordonné à ses miliciens, surnommés les "Casquettes bleues", censés protéger les manifestants au début du mouvement, à rouvrir écoles et administrations fermées par la désobéissance civile. Une décision qui a fracturé encore plus les rangs de la contestation et provoqué des heurts sanglants entre les manifestants et ses partisans. Huit protestataires ont été tués dans des affrontements avec les sadristes, la semaine dernière, à al-Hilla, au sud de Bagdad, et à Najaf, ville sainte du sud du pays.

Désormais ouvertement rejeté par la contestation qui le qualifie de "criminel" et "d’opportuniste", et implicitement critiqué par le grand ayatollah Sistani, figure emblématique du chiisme irakien, Moqtada al-Sadr a décidé de calmer le jeu. Mardi, il a annoncé la dissolution des "Casquettes bleues", comme autre gage aux manifestants, même si le divorce semble consommé entre les deux parties.

"Moqtada al-Sadr essaye de tenir le bâton des deux côtés, dans le sens où il tente à la fois d’appuyer les demandes des manifestants qui réclament du changement tout en refusant dans le même temps de sortir complètement du système politique", explique Imad Harb, directeur de la recherche et de l'analyse à l'Arab Center Washington DC (ACW), à France 24. 

"Il en va de sa crédibilité et de sa légitimité"

Moqtada al-Sadr est dans une position inconfortable depuis le début d’un mouvement qui rejette toute tutelle politique ou religieuse. Et ce, en raison de son positionnement qui se veut à la fois dans l’opposition, en se présentant comme le pourfendeur de l'establishment, et en même temps au cœur du pouvoir, en formant et défaisant les gouvernements. 

Le chef de l’Armée du Mahdi, la milice ayant combattu les troupes américaines dans les années 2000, se retrouve face à un mouvement de contestation qui est en rupture totale avec l’élite politique, qui s’est forgé en dehors de ses cercles d’influence, explique à France 24, Adel Bakawan, directeur du Centre de sociologie de l’Irak, Université de Soran. Il est également l'auteur de "L’Impossible État irakien" (Éditions L’Harmattan).

"Pour bon nombre de manifestants, Moqtada al-Sadr fait partie de cette élite, dont lui-même exige le départ, souligne-t-il. Après avoir un temps résisté à ce système politique, il a décidé d’y participé au point d’en devenir un acteur-clé".

Le leader populiste, fils du très respecté Grand Ayatollah Mohammed Sadek Sadr, champion d'un chiisme militant que Saddam Hussein a fait assassiner en 1999, doit également ménager l’influent voisin iranien, accusé par les manifestants d’avoir phagocyté l’Irak.

"En réalité, Moqtada al-Sadr a soutenu le mouvement sans le soutenir, parce qu’il sait très bien qu’il doit en même temps composer avec l’Iran, où il se rend fréquemment, précise David Rigoulet-Roze. Et c’est d’ailleurs ce qu’il n’a pas manqué de faire, puisqu’il a vraisemblablement participé, mi-janvier à Qom, à la désignation du nouveau Premier ministre, avec l’aval des Iraniens".

Un avis que partage Imad Harb. "Je pense que Moqtada al-Sadr est sous pression de la part des alliés irakiens de l’Iran, mais aussi de Téhéran directement, c’est pour cela qu’il essaye de jouer sur tous les tableaux, ce qui nuit à la fois à sa mouvance et à la contestation".

Et de conclure : "Il lui sera difficile de continuer à naviguer entre ses différentes postures, il va falloir qu’il clarifie sa position et choisisse son camp, et ce dans l’intérêt de l’Irak, car il en va de sa crédibilité et de sa légitimité en tant que leader politique et religieux".

 

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