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Salon de l’agriculture : un sentiment d’agribashing dans l’air

Le président français Emmanuel Macron s'entretenant avec un éleveur de bovins,  lors du 57e Salon de l'agriculture, au parc des expositions de la Porte de Versailles à Paris, le 22 février 2020.
Le président français Emmanuel Macron s'entretenant avec un éleveur de bovins, lors du 57e Salon de l'agriculture, au parc des expositions de la Porte de Versailles à Paris, le 22 février 2020. © Christophe Ena, AFP

Le 57e Salon international de l'agriculture à Paris a ouvert ses portes, samedi, dans un contexte de remise en cause d'une partie des pratiques de la profession. Ambiance morose dans les pavillons de la plus grande ferme de France.

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Dans les allées du 57e Salon de l’agriculture, il règne une drôle d’atmosphère. Rien à voir avec les odeurs de bouses de vaches et de lisier porcin. Plutôt une impression de malaise qui étreint les agriculteurs dès lors que l’on prend quelques minutes pour les aborder. Un sentiment de dénigrement, un climat de suspicion qui plane au-dessus du monde agricole qui porte depuis peu un nom : "agribashing". 

"Les tensions, on les sent sur l'élevage et le bien-être animal, sur l'agriculture et l'utilisation des pesticides. Je ne tolérerai aucune violence à l'encontre des agriculteurs", a d’ailleurs prévenu Emmanuel Macron, la veille de sa visite à la Porte de Versailles, à quiconque tenterait une incartade. Depuis plus de deux ans environ, des citoyens ou associations environnementales convaincus de l’urgence d’un changement de méthode s’en prennent directement aux agriculteurs pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme un usage excessif de pesticides ou des conditions de traitement indigne des animaux.

"Vu le contexte aujourd'hui, pour qu'un jeune se lance dans la profession, il lui faut un petit grain de folie", estime Sébastien Brishoual, producteur porcin à Quimperlé, en Bretagne.
"Vu le contexte aujourd'hui, pour qu'un jeune se lance dans la profession, il lui faut un petit grain de folie", estime Sébastien Brishoual, producteur porcin à Quimperlé, en Bretagne. © Aude Mazoué

"On n’est plus sereins"

Les injonctions présidentielles n’y font rien. L’agribashing semble s’être répandu dans les campagnes françaises comme du fumier dans un champ. "Les agressions sont devenues récurrentes dans notre profession, se désole Sébastien Brishoual, à la tête d’un élevage de 300 truies et de 265 hectares de terres agricoles, à Quimperlé, en Bretagne. Quand ce n’est pas sur les réseaux sociaux, c’est sur le terrain que l’on se fait agresser. L’un de mes salariés a récemment été pris à partie par des passants qui l’ont sommé d’arrêter de traiter. Il a eu beau leur expliquer qu’il répandait de l’engrais liquide sur ses champs, que cela n’avait rien de nocif, les promeneurs n’ont rien voulu entendre. Il y a une tension dans les campagnes, on est toujours obligés de nous justifier. On n’est plus sereins."

"Le Salon de l'agriculture, c'est une façon de montrer notre travail aux consommateurs et de faire un pas vers l'autre", explique Stéphane Hirztberger, éleveur de brebis depuis 15 ans, à Chaumont, dans la Haute-Marne.
"Le Salon de l'agriculture, c'est une façon de montrer notre travail aux consommateurs et de faire un pas vers l'autre", explique Stéphane Hirztberger, éleveur de brebis depuis 15 ans, à Chaumont, dans la Haute-Marne. © Aude Mazoué


Même son de cloche à quelques dizaines de mètres plus loin. "L’agribashing est dans l’ère du temps, constate Stéphane Hirtzberger, éleveur de brebis depuis 15 ans, en Haute-Marne. Comme si on ne prenait pas soin de notre outil de travail, que sont les sols et les animaux", lâche l’agriculteur désabusé.

L’agriculture biologique n’échappe pas au phénomène. "Un de mes employés a été frappé à coups de casque par un cycliste alors qu’il effectuait un traitement à base de bouillie bordelaise, raconte Pierre Sylva, producteur de pommes et plantes bio de 28 ans dans le Lot-et-Garonne. Oui, ce traitement naturel contient du cuivre, mais il représente 500 grammes sur quarante hectares, ça ne représente rien. Même sur le salon, on nous lance régulièrement que le bio n’existe pas, que l’on pollue quand même…"

 

"On entend régulièrement sur le salon, que le bio n'existe pas, que nous sommes aussi des pollueurs", relève Pierre Sylva, producteur de pommes bio "Juliet" de Lot-et-Garonne.
"On entend régulièrement sur le salon, que le bio n'existe pas, que nous sommes aussi des pollueurs", relève Pierre Sylva, producteur de pommes bio "Juliet" de Lot-et-Garonne. © Aude Mazoué


"Il faut croire qu’en communication, on n'est pas bons"

D'après les exploitants agricoles, le dénigrement commence sur les réseaux sociaux, dans la presse et finit sur les exploitations sous forme de lettres anonymes, d’insultes, d’attaques physiques ou d’intrusions dans les fermes pour filmer les bêtes ou casser du matériel. Un phénomène devenu tel que depuis octobre 2019, le ministère de l’Agriculture a mis en place la cellule nationale Demeter. Un dispositif répondant au doux nom de la déesse antique des moissons pour comptabiliser les agressions perpétrées sur les acteurs du monde agricole. Depuis son lancement, il recense environ quarante atteintes par jour dans le secteur agricole français.

Pour sa 57e édition, le Salon de l'agriculture joue donc la carte de l'ouverture. Avec le thème "l'agriculture vous tend les bras", le monde agricole affiche sa volonté de transparence et de dialogue, pour expliquer au grand public leurs pratiques. "On vient autant sur le salon pour des raisons commerciales que pour notre image", explique l’éleveur de brebis. Il faut croire qu’en communication, on n'est pas bons. Pourtant, les progrès sont là, l’agriculture n’a jamais été aussi propre ces dix dernières années."


Chacun tente alors d’expliquer les nouvelles méthodes vertueuses appliquées à son exploitation. Sébastien Brishoual privilégie des circuits courts : il produit lui-même les céréales qui nourriront les porcs, garantis sans antiobiotique. Avec l’aide d’une start-up, il a également fait installer une pompe à chaleur qui récupère celle produite par les bêtes pour chauffer les bâtiments. Quant aux produits sanitaires, il s'offre les services d’un conseiller pour un usage minimal et optimisé des traitements. Conséquence, il n'utilise plus qu’un quart des doses préconisées par les autorités sanitaires. "C’est vrai qu’il y a trente ou même cinquante ans, on ne travaillait peut-être pas avec les bonnes méthodes, reconnaît l’éleveur breton. Mais aujourd’hui, les techniques ont radicalement changé. Lorsque je fais visiter mon exploitation, les gens en ressortent toujours subjugués. Ce qui est injuste, c’est qu’on nous juge sans connaître tous les progrès qui ont été réalisés dans le domaine de l’environnement." 

Comble du paradoxe. Plus de huit Français sur dix assurent avoir une bonne ou une très bonne opinion des agriculteurs, d’après un sondage Odoxa-Dentsu Consulting pour Franceinfo et Le Figaro effectuée en février 2019.

 


L’agribashing, un sentiment "fantasmé" ?

Pour Eddy Fougier, politologue et consultant, ce ne sont pas les agriculteurs qui sont remis en cause mais "le mode de production agricole conventionnel et ses différentes caractéristiques", écrit-il dans un rapport réalisé pour le compte de la FNSEA, syndicat agricole majoritaire, en septembre 2018. Soit : "Le recours aux produits phytosanitaires et aux biotechnologies, l’élevage intensif, les grandes exploitations, une agriculture tournée vers l’exportation, etc."

D’autres vont plus loin. Selon François Veillerette, directeur de l’association Générations futures, l’"agribashing n’existe pas". Ce sentiment "fantasmé" est le résultat d’une campagne "outrancière" orchestrée par la FNSEA dont "le but n’est pas seulement de faire capoter quelques réformes contraignantes, mais aussi de restreindre la liberté d’expression des personnes ou organisations critiquant le système agricole actuel", explique le militant écologiste.

Chacun en jugera. Agribashing ou pas, la solitude des exploitants, les conditions de vie difficiles, ajouté aux difficultés financières récurrentes posent un constat implacable : selon les chiffres de la Mutualité sociale agricole, en 2019, plus de deux agriculteurs se sont suicidés chaque jour en France.

Infographie Salon de l'Agriculture 2020
Infographie Salon de l'Agriculture 2020 © Infographie France 24

 

 

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