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La chrétienne Asia Bibi, des geôles pakistanaises aux ors de Paris

La Pakistanaise Asia Bibi, honorée par la ville de Paris, va demander l'asile en France
La Pakistanaise Asia Bibi, honorée par la ville de Paris, va demander l'asile en France AFP - MARTIN BUREAU

Asia Bibi reçoit ce mardi des mains de la maire Anne Hidalgo le diplôme d'honneur de la Ville de Paris. Libre depuis novembre 2019, cette chrétienne pakistanaise avait été condamnée à mort dans son pays pour blasphème.

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Après la prison, les ors de la République. Asia Bibi se voit décerner, ce 25 février, des mains d’Anne Hidalgo, son diplôme de citoyenne d’honneur de la Ville de Paris. Le titre lui avait été décerné en 2014. Mais à cette date, cette mère de famille pakistanaise d’une cinquantaine d’années était enfermée dans une cellule de la prison pour femmes de Multan, dans la région du Pendjab, au Pakistan.

La timbale de la discorde

Au regard de la loi pakistanaise, Asia Bibi s’était rendue coupable de blasphème. En cause, un verre d’eau avalé le 14 juin 2009, par une journée de chaleur écrasante. Ce jour-là, Asia Bibi cueille des baies dans un champ près de son village de 300 habitants, dans le Pendjab, dans l'est du Pakistan. Cette très modeste ouvrière agricole travaille en compagnie d’un groupe de femmes. Et elle a soif.

"Je me suis approchée du puits, l’eau fraîche et brillante chantait comme une douceur de fête. J’ai rempli la timbale cabossée qui était là, posée sur le rebord, et j’ai bu à grandes gorgées. […] Puis j’ai entendu siffler 'haram'", peut-on lire dans "Enfin libre !", l’ouvrage qu’elle cosigne avec la journaliste française Anne-Isabelle Tollet (éditions du Rocher).

Asia Bibi est chrétienne dans un pays où 97 % de la population est musulmane. Avec son mari Ashiq et leurs trois filles, ils sont d’ailleurs les seuls chrétiens du village et cela semble poser problème à sa voisine. Cette dernière l’enjoint à se convertir à l’islam pour se faire pardonner d'avoir "souillé" la timbale. Asia Bibi refuse : "Tu as ton prophète, c’est Mahomet, j’ai le mien, c’est Jésus." La phrase de trop : la voisine crie au blasphème. Son sort est scellé. Asia Bibi est arrêtée et transférée dans la prison de Shekhupura, toujours au Pendjab. "Je n’avais pas encore été jugée mais aux yeux de tous j’étais déjà coupable", écrit-elle.

Le blasphème, parjure suprême

Coupable car il n’y a pas pire parjure au Pakistan que le blasphème : de simples accusations suffisent parfois à entraîner des lynchages meurtriers. Dans la Constitution pakistanaise, l’offense est passible de la prison à perpétuité si le blasphème concerne le Coran ; de la peine de mort s’il s’attaque au Prophète. Et dans cet État religieux où les minorités voient leurs droits se réduire comme peau de chagrin, nombre de non-musulmans s’en voient fallacieusement accusés.

>> À lire aussi : "Loin du Pakistan, le délit de blasphème existe aussi en Europe"

"Asia Bibi est devenue, bien malgré elle, le symbole des dérives de cette loi du blasphème si souvent instrumentalisée pour régler des conflits personnels, via la diffusion de fausses accusations", écrit Anne-Isabelle Tollet. En 2010, la mère de famille est condamnée à mort.

En prison, Asia Bibi est traitée en paria, par ses geôliers comme par ses codétenues. "Mon cou, que ma toute dernière [fille] avait l’habitude d’enlacer de ses petits bras, est comprimé dans un collier de fer que le garde peut serrer à volonté avec un énorme écrou. Une longue chaîne traîne sur le sol crasseux, elle relie ma gorge à la main menottée du gardien qui me tire comme un chien en laisse", décrit-elle.

La mobilisation internationale

Un enfer qui dure plus de huit ans. Au Pakistan, des personnalités politiques – comme le gouverneur du Pendjab et la ministre catholique des Autorités religieuses – tentent de prendre sa défense. Mais ils sont tous deux assassinés en 2011. Elle-même fait appel de sa condamnation à plusieurs reprises mais sans succès : en 2014, la Cour de Lahore confirme sa condamnation à mort et elle dépose un ultime recours devant la Cour suprême.

À l’étranger, le pape Benoît XVI demande à la justice pakistanaise de revoir ce jugement. Mais son intervention embrase le pays et les partis religieux les plus radicaux organisent des manifestations pour dénoncer l’ingérence de l’Église catholique dans les affaires pakistanaises.

La journaliste française, Anne-Isabelle Tollet, correspondante au Pakistan, notamment pour France 24, s’empare de la cause et remue ciel et terre pour faire libérer Asia Bibi. "Cette bataille m’a conduite à prendre la parole aux Nations unies, à New York et à Genève. Le Parlement européen a fait voter une résolution de soutien à Asia Bibi. Les maires de Paris, Madrid, Bordeaux, Le Mans, La Flèche, La Brède ont été sensibles à mon appel", écrit la reporter.

Un homme appelle à la mise à mort d'Asia Bibi, une chrétienne accusée de blasphème au Pakistan, lors d'une manifestation après la libération de cette dernière, à Lahore, le 1er février 2019.
Un homme appelle à la mise à mort d'Asia Bibi, une chrétienne accusée de blasphème au Pakistan, lors d'une manifestation après la libération de cette dernière, à Lahore, le 1er février 2019. © Arif Ali, AFP


Tour à tour, les présidents Nicolas Sarkozy, François Hollande et Emmanuel Macron demandent sa libération. Ces soutiens finissent par payer. Asia Bibi est acquittée en octobre 2018. Une décision de la Cour suprême qui jette dans la rue des milliers de membres du parti islamiste Tehreek-e-Labaik (TLP). Pendant trois jours, ils bloquent les axes routiers du pays pour exiger sa pendaison ainsi que celle des juges qui ont pris la décision. Asia Bibi évite de peu le retour en prison.

"Après trois jours d’une quasi-guerre civile, le gouvernement pakistanais a fait volte-face en signant un accord, le 3 novembre, avec les fanatiques religieux pour empêcher Asia Bibi de quitter le territoire", précise Anne-Isabelle Tollet. Mais Asia Bibi est exfiltrée de sa prison dans la nuit du 7 novembre et parvient à quitter le pays six mois plus tard pour rejoindre sa famille au Canada.

Entre résilience et engagement

Elle vit aujourd’hui au Canada, dans un lieu tenu secret, et espère obtenir l’asile en France. Emmanuel Macron, qu’elle doit rencontrer vendredi, s’est déjà exprimé favorablement sur le sujet.

Résiliente, l’ancienne détenue a déclaré sur franceinfo avoir tout pardonné. Anne-Isabelle Tollet décrit un "petit bout de femme forte, intelligente et courageuse". Une femme dont la voix "ne tremble pas et qui, malgré les épreuves et la souffrance, est puissante, vive, pétillante". Une énergie qu’elle veut mettre à aider ceux qui, comme elle, sont accusés de blasphème.

Aujourd’hui, son ancienne cellule, dans la prison de Multan, est occupée par une autre chrétienne. Kausar Shagufta, mère de quatre enfants et, comme Asia, illettrée, est accusée d’avoir envoyé des SMS blasphématoires en anglais. Elle et son mari sont condamnés à mort.

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