Primaires démocrates : haro sur le "radical" Bernie Sanders

Bernie Sanders, le 22 février 2020, lors d'un meeting à San Antonio, au Texas.
Bernie Sanders, le 22 février 2020, lors d'un meeting à San Antonio, au Texas. © Callaghan O'Hare, Reuters
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Désormais favori pour l’investiture démocrate, Bernie Sanders sera la cible de ses concurrents lors du débat télévisé, mardi soir, en Caroline du Sud. Cette situation crispe l’establishment du parti, qui n’imagine pas un candidat se revendiquant "socialiste" l’emporter face à Donald Trump.

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Les stratèges démocrates imaginaient Joe Biden ou peut-être Michael Bloomberg remporter l’investiture du parti, mais après trois scrutins, leur pire crainte se concrétise petit à petit : une victoire finale de Bernie Sanders dans la course à l’investiture devient chaque jour un peu plus crédible.

Le sénateur du Vermont a largement remporté, samedi 22 février, les caucus du Nevada, obtenant 46,8 % des suffrages quand Joe Biden, second, n’en a totalisé que 20,2 %. Un succès écrasant après une première place disputée dans les caucus de l’Iowa et une victoire sans éclat dans la primaire du New Hampshire.

"Bernie Sanders est désormais le grand favori, estime Marie-Cécile Naves, chercheuse à l’Iris, spécialiste des États-Unis, contactée par France 24. S’il confirme samedi prochain en Caroline du Sud, un État où il y a une importante population afro-américaine, il pourra alors aborder le ‘Super Tuesday’ en pleine confiance."

Cet État du Sud semblait acquis à Joe Biden il y a encore trois semaines. Très populaire auprès de l’électorat noir, l’ancien vice-président comptait justement sur la Caroline du Sud pour se relancer après des premiers scrutins compliqués. Mais à mesure que les jours passent, Bernie Sanders démontre que ses soutiens sont de plus en plus divers.

>> À lire : "Primaires démocrates : Joe Biden, un favori en état d’alerte"

Constituée surtout de jeunes blancs lors de sa première campagne présidentielle en 2015-2016, sa base électorale s'est diversifiée depuis pour inclure beaucoup plus d'électeurs noirs ou hispaniques. Sa nette victoire dans le Nevada, première primaire du calendrier organisée dans un État où les minorités constituent une part importante de l'électorat, l’a d’ailleurs confirmé : à l’exception des plus de 65 ans, il séduit dans toutes les catégories.
 


Des propositions jugées trop extrêmes

En temps normal, le Parti démocrate serait ravi de voir un candidat se détacher aussi tôt dans le processus électoral, permettant ainsi d’éviter une lutte intestine qui laisserait forcément des traces. Au sein du parti, tout le monde garde en mémoire la violence de l’affrontement entre Barack Obama et Hillary Clinton en 2008 et les tensions, il y a quatre ans, entre Hillary Clinton et Bernie Sanders. Éviter un tel scénario permettrait d’aborder l’élection générale dans les meilleures conditions.

Problème, le programme de celui qui se revendique "socialiste" et qui a fait de la lutte contre les inégalités son leitmotiv n’est pas dans la ligne traditionnelle du parti : augmentation du salaire minimum, sécurité sociale universelle, gratuité des universités, impôt sur la fortune ou encore "Green New Deal" sont autant de propositions jugées trop radicales par l’establishment démocrate.

"On voit cette énorme angoisse monter au sein du parti où tout le monde se demande : 'Que va-t-on faire ?'", a ainsi déclaré à l’Associated Press Terry McAuliffe, ancien gouverneur de la Virginie et président du comité national démocrate.

>> À voir : "Primaires démocrates aux États-Unis : une ligne idéologique à définir pour le parti ?"

Distancés, ses concurrents ont donc prévu de cibler Bernie Sanders, mardi soir, lors du débat télévisé en Caroline du Sud, avec un argument qu’ils martèlent depuis plusieurs jours : "Bernie Sanders n’a aucune chance de gagner face à Donald Trump."

"Joe Biden a fait toute sa campagne sur l’argument de l''électabilité' et Pete Buttigieg le reprend désormais à son compte, tout comme Michael Bloomberg, note la spécialiste des États-Unis. Ces candidats modérés essaient de faire peur aux électeurs tentés par Bernie Sanders en affirmant que seul un centriste pourra l’emporter en novembre."

>> À lire : "Pete Buttigieg, la surprise venue du Midwest"

L'ancien maire de South Bend, dans l'Indiana, a vivement mis en garde contre le risque de choisir un socialiste pour qui le capitalisme est "à l'origine de tous les maux". "Le sénateur Sanders croit en une révolution idéologique inflexible, qui oublie la plupart des démocrates, sans parler de la plupart des Américains", a-t-il déclaré.

De son côté, Joe Biden a lancé lundi un spot publicitaire s’adressant plus particulièrement à l’électorat noir et affirmant qu’il est impossible de faire confiance à Bernie Sanders. La raison ? Au lieu de soutenir Barack Obama pour sa réélection en 2012, ce dernier souhaitait contraindre "le premier président africain-américain" à une primaire, rappelle la publicité.
 


Cascade de condamnations après des déclarations sur Fidel Castro

Michael Bloomberg a quant à lui été plus original en choisissant d’attaquer Bernie Sanders sur le thème des armes à feu. Son clip de campagne, publié lundi sur Twitter, affirme que le sénateur du Vermont a pu être élu au Congrès en 1990 grâce au soutien de la National Rifle Association (NRA), le puissant lobby des armes américain.
 


À 78 ans, Bernie Sanders a par ailleurs provoqué une cascade de condamnations pour avoir salué dimanche soir le "programme massif d'alphabétisation" lancé par Fidel Castro à Cuba, tout en assurant condamner "la nature autoritaire du régime".

Joe Biden a fustigé une "admiration" pour des éléments de la dictature cubaine et Michael Bloomberg a rappelé le "sombre héritage" laissé par le dictateur. Pete Buttigieg a condamné un candidat qui "encourage les gens à regarder le bon côté du régime castriste".

Mais l'élu du Vermont a renchéri lundi soir. "Je pense qu'apprendre aux gens à lire et à écrire est une bonne chose", a-t-il lancé, en assurant critiquer depuis longtemps "les régimes autoritaires autour du monde". Et il a salué les efforts de la Chine, autre "pays autoritaire", qui a "sorti de la pauvreté extrême plus de gens qu'ailleurs dans le monde".

La situation du Parti démocrate rappelle celle du Parti républicain en 2016 : pour contrer l’ascension de Donald Trump, Ted Cruz, Marco Rubio ou encore Jeb Bush, dont les programmes étaient davantage en phase avec la ligne du parti, appelaient leurs concurrents à se rallier à eux sans pour autant se désister eux-mêmes. L’histoire semble se répéter avec au moins quatre candidats centristes, si on ajoute Amy Klobuchar, dont les divisions font le jeu de Bernie Sanders.

"Les cartes sont en train d’être rebattues"

Mais au-delà de l’embouteillage de candidatures centristes, la validité même de l’argument contestant à Bernie Sanders toute chance de victoire en novembre reste à prouver. "Si l’argument a longtemps été perçu comme recevable, les cartes sont en train d’être rebattues, estime Marie-Cécile Naves. D’autant qu’il y a quatre ans, c’est bien une candidate centriste et favorite de l’establishment qui a perdu face à Donald Trump."

Preuve d’un début d’évolution des mentalités aux États-Unis, l’économiste et éditorialiste du New York Times Paul Krugman a récemment pris la défense de Bernie Sanders dans plusieurs éditos. Selon lui, l’establishment démocrate a tort d’avoir peur d’une telle nomination. Il souligne que c’est au Parti démocrate de "faire le job pour améliorer ses chances d’être élu".

L’ancien chef du Comité national du Parti démocrate, Howard Dean, a lui aussi pris la défense de Bernie Sanders. "C’est certainement un candidat clivant, mais il y a aussi un candidat extrêmement clivant de l’autre côté", a-t-il souligné dimanche sur CNN, alors que Bernie Sanders et Donald Trump partagent un discours anti-élite qui séduit de nombreux Américains.

Plusieurs sondages indiquent en tout cas que Bernie Sanders peut gagner. Un tout récent sondage CBS News/YouGov le voit ainsi devancer légèrement Donald Trump au plan national, et d'autres sondages le prédisent gagnant dans des États clés comme le Michigan, le Wisconsin ou la Pennsylvanie.

Et s’il fallait une preuve que le président milliardaire prend au sérieux une éventuelle opposition face à Bernie Sanders à l’automne, il suffit de suivre ses attaques personnelles sur Twitter. Le président américain s’en prend régulièrement au "socialisme" de celui qu’il surnomme "Bernie le fou". Il a également mentionné récemment un voyage effectué avec sa femme à Moscou en 1988, ou sa défense à la même époque du régime sandiniste au Nicaragua.

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