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Turquie: emprisonné, un opposant kurde s'évade par l'écriture

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Istanbul (AFP)

Il vit derrière des barreaux depuis plus de trois ans, mais ses mots sont libres. Avec ses livres qui s'arrachent dans les librairies, l'opposant kurde Selahattin Demirtas a rejoint l'illustre famille des prisonniers turcs qui prennent la plume.

Son inspiration, il la trouve "dans les livres, les rêves et les nouvelles venues de l'extérieur". "Il n'y a rien d'autre ici, à part quatre murs et une porte", explique-t-il à l'AFP dans des réponses écrites à des questions transmises par son avocat.

M. Demirtas, ancien candidat à la présidentielle et l'un des principaux rivaux de Recep Tayyip Erdogan, est emprisonné depuis plus de trois ans à Edirne (nord-ouest) et risque jusqu'à 142 ans de prison pour des accusations de "terrorisme" qu'il rejette.

Désormais dans l'incapacité de défier M. Erdogan sur les estrades à coups de formules bien senties, cet avocat de formation a trouvé refuge dans la littérature en écrivant des oeuvres qui se vendent par centaines de milliers.

Le succès a frappé dès la parution en 2017 de son premier ouvrage, "Seher" ("L'Aurore", en turc), un recueil de nouvelles qui plongent dans le quotidien, notamment celui des femmes. Il a été imprimé en 240.000 exemplaires et traduit en 16 langues.

Deux autres livres ont depuis suivi : un autre recueil de nouvelles, "Devran" (paru en France sous le titre "Et tournera la roue"), et un premier roman, "Leylan", publié en janvier.

- Ecrire, c'est "résister" -

L'ascension de cet ancien dirigeant du Parti démocratique des peuples (HDP, pro-kurde) a été brutalement stoppée en 2016: dans le cadre de la répression tous azimuts qui a suivi une tentative de putsch contre M. Erdogan, M. Demirtas est arrêté et incarcéré.

Aujourd'hui, pour le détenu, écrire est une forme de "résistance" face à la monotonie de la vie carcérale. "Tout est mis en oeuvre pour affaiblir la volonté et détruire l'individualité des hommes", estime-t-il.

S'il reste très populaire parmi ses partisans, M. Demirtas est aussi très critiqué, dans un pays profondément divisé après 17 ans de règne d'un dirigeant polarisateur.

Le gouvernement l'accuse de n'avoir pas suffisamment pris ses distances avec le PKK.

En janvier, une polémique a éclaté après la représentation d'une adaptation théâtrale de "Devran". "Ils ne pourront pas nettoyer le sang qu'ils ont sur les mains avec des pièces de théâtre", a commenté le ministre turc de l'Intérieur Süleyman Soylu.

En raison de la diabolisation systématique de M. Demirtas, régulièrement qualifié de "terroriste" par M. Erdogan, trouver des comédiens acceptant de jouer dans la pièce a été difficile, explique la scénariste Jülide Kural.

Elle dit avoir été surprise, "car le livre est légalement autorisé et vendu partout".

- Tradition turque -

Avec ses livres, M. Demirtas a rejoint le club des écrivains qui ont produit des oeuvres depuis la prison, remarque Emir Ali Türkmen, directeur de la maison d'édition Dipnot, qui publie les livres de l'opposant.

"Hélas, les prisons turques ont produit plusieurs écrivains. Nazim Hikmet, reconnu aujourd'hui comme l'un des plus grands poètes au monde, a écrit certaines de ses meilleures oeuvres depuis sa cellule", dit-il à l'AFP.

Il explique que Dipnot a reçu des menaces de certains nationalistes lui reprochant de publier les oeuvres de l'opposant kurde, mais souligne que ces pressions sont peu de chose par rapport à l'époque où les livres d'auteurs emprisonnés étaient interdits.

Et la polémique n'a pas nui aux ventes, au contraire. Dans une librairie d'un quartier chic d'Istanbul, plus aucun exemplaire du dernier livre de Demirtas n'était disponible.

"Il y a un sentiment de sympathie pour Demirtas et ses livres représentent une lueur d'espoir pour une partie de la population dans notre société", explique la libraire, Burcu Yazlar.

M. Demirtas estime que s'il était libre et avait davantage de ressources à sa disposition, il serait "encore plus créatif".

S'il devait aujourd'hui choisir entre la littérature et la politique, ajoute-t-il, "alors ce serait la littérature. Sans hésiter".

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