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Crise migratoire à Lesbos : le spectre du nationalisme plane sur une Grèce acculée

Des habitants de Lesbos manifestent contre la construction d'un nouveau camp de migrants à Mytilène, le 27 février 2020.
Des habitants de Lesbos manifestent contre la construction d'un nouveau camp de migrants à Mytilène, le 27 février 2020. © ARIS MESSINIS - AFP

Alors que plus de 1 720 migrants ont rejoint les îles grecques de la mer Égée depuis que la Turquie a ouvert ses frontières, les actes xénophobes se multiplient sur Lesbos. Actes isolés ou soutenus par des partis organisés ? D'aucuns redoutent un retour en force de l’extrême droite en Grèce.

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Des migrants repoussés au large des côtes de Lesbos par des locaux en colère, des journalistes attaqués, des centres d’accueil brûlés, des cars de police transportant des demandeurs d'asile caillassés, des humanitaires menacés… Les attaques à l’égard des migrants et ceux qui les aident ou les protègent se multiplient sur les îles grecques, notamment sur celle de Lesbos.

Proche des côtes turques, Lesbos a vu une recrudescence des arrivées de migrants depuis que la Turquie a ouvert ses frontières, en fin de semaine dernière. Quelque 1 720 migrants ont rejoint les îles de la mer Égée en quatre jours, d'après les chiffres du gouvernement, s'ajoutant aux 38 000 exilés déjà présents sur ces territoires grecs. À Lesbos, la violence a franchi un cap. La situation avait déjà atteint un point de rupture avec près de 20 000 personnes vivant dans des conditions misérables dans un camp prévu pour 2600 personnes.

Le "fardeau" de la crise migratoire 

Exaspérés de porter le fardeau d'un système d'asile européen qu'ils jugent défaillant, les insulaires protestent contre l'arrivée de nouveaux exilés et réclament la décongestion de leur île. Les observateurs redoutent déjà de voir flotter les drapeaux noirs des extrêmes. "Ces violences sont le fait d’une minorité mais ce sont des actes xénophobes", assure à France 24 Eva Cossé, spécialiste de la Grèce chez Human Right Watch (HRW).

Pour le moment, ces actes resteraient le fruit d’individus isolés et non organisés. "À Lesbos, c'est une colère à vif, le fruit d'une exaspération, il n’y a pas de formation derrière eux", estime Eleni Takou, vice-présidente de  l’ONG Human Rights 360, même si elle rappelle que les partis nationalistes (Aube Dorée et Solution Grecque) ont récolté plus de 6 % des scrutins sur Lesbos lors des dernières législatives, en juillet 2019. Selon elle, les partis nationalistes tirent déjà avantage de l’arrivée des nouveaux migrants poussés sur les routes de l’exil par la Turquie.

"Cette situation délétère pousse ‘naturellement’ les gens dans les bras de l’extrême droite. Quand l’Europe a fermé ses portes, la vie est devenue un enfer pour tous à Lesbos, pour les migrants bien sûr, mais aussi pour les locaux. Ces derniers se sentent abandonnés par l’Europe et ils se sentent trompés par le gouvernement qui a annoncé la construction d’un nouveau centre fermé", poursuit Elini Takou.

À Athènes, des militants du parti neo-nazi Aube Doré ont défilé sur le port du Pirée, le 3 mars, à coup de slogan anti-migrants. "Ils se sont mobilisés grâce aux réseaux sociaux. Et ce n'est ni la première, ni la dernière manifestation. On s’attend à en voir d’autres dans les semaines à venir".   

Des groupes nationalistes et d'extrême droite affichent une pancarte contre "la colonisation islamique de la Grèce", lors d'une manifestation anti-migrants, à Athènes, le 19 janvier 2020.
Des groupes nationalistes et d'extrême droite affichent une pancarte contre "la colonisation islamique de la Grèce", lors d'une manifestation anti-migrants, à Athènes, le 19 janvier 2020. © Louisa Gouliamaki - AFP

"La montée de l’extrême droite n’est pas automatique"

"Tous les éléments sont là pour faire redouter une montée en puissance de l’extrême droite en Grèce", abonde Georges Prevelakis, professeur de géopolitique à Paris et Athènes. "Toute population locale qui voit arriver des étrangers en masse est à même de s’inquiéter des bouleversements que cela implique. Mais la montée de l’extrême droite n’est pas automatique et pour l’instant, il semblerait qu’elle ne se développe pas", relativise-t-il. 

L'auteur de "Qui sont les grecs ? Une identité en crise" estime que les accusations de "fascisme" dont ont pu être affublés les habitants de Lesbos sont une "facilité de langage abusive" et en appelle à la mémoire collective. "Il ne faut pas oublier la solidarité dont les Grecs ont fait preuve depuis 2015. C’est un peuple d’exilés, près d'1,2 million de Grecs sont arrivés de Turquie après la Grande catastrophe de 1922 et cela les rend solidaires", souligne-t-il. "Par ailleurs, on a dépassé le pic d’influence de l’extrême droite en Grèce".

>> À lire aussi : À Lesbos, l’hospitalité fait place à l’hostilité

Après sept années au parlement grec, le parti néo-nazi Aube Dorée n’a pas réussi à se maintenir à la Vouli lors des législatives de juillet 2019. Longtemps clandestin, la formation y était entrée en 2012 avec 7 % des voix, à la faveur de la crise économique et sociale. En 2015, le parti réitérait son score. Pendant cette période, les attaques contre les immigrés et des militants de gauche se sont multipliées, allant jusqu’à l’assassinat, en 2013, d’un travailleur immigré pakistanais et d’un célèbre rappeur antifasciste grec. Ce dernier meurtre a débouché sur l’ouverture, en 2015 du plus grand procès politique du pays : 69 personnes, dont le leader et plusieurs cadres du parti néo-nazi, sont toujours jugées.  

"Le procès pour le meurtre du rappeur Pavlos Fyssas a contribué à discréditer Aube Dorée et à faire comprendre que c’était un groupe aux méthodes d’actions criminelles", estime Elini Takou. Quatre années de procès, ainsi que l’amélioration de la situation économique du pays, étranglé par une politique d’austérité implacable, ont contribué à éloigner les électeurs du parti radical.

"Aube Dorée renaîtra sous une autre forme"

Pour autant, si la base électorale du parti néonazi s’est effritée, le racisme n’a pas été endigué. Selon le dernier rapport du réseau d’observation des violences racistes (RVRN), "le soutien aux violences racistes a augmenté en 2018, et ce alors que les attaques étaient menées par des groupes affichant des idéologies extrêmement xénophobes. Des actions violentes menées par des citoyens "ordinaires" ont également été enregistrées".   

Aujourd’hui, la survie d’Aube Dorée semblé menacée et suspendue au verdict du procès, attendu en juin. Mais cela ne présage en rien la fin de l’extrême droite. "S’il disparaît, le parti renaîtra de ses cendres, sous une autre forme, sous un autre nom", prédit Elini Takou. La formation nationaliste "Solution grecque" s'est déjà fait sa place à la Vouli en juillet dernier, devenant la cinquième force politique du pays. Son fondateur, Kyriakos Velopoulos, a notamment proposé de construire un mur de six mètres de haut à la frontière turque et promis de renvoyer les migrants illégaux.  

"Il faut s’attendre à tout maintenant. Plus l’UE abandonne la Grèce à son sort de gardien de la forteresse européenne, plus on précipite le pays dans la violence", redoute Elini Takou qui craint autant les balles des garde-côtes que les voix des extrêmistes. Les derniers messages des partenaires européens lui donnent peu de raison de rester optimiste. Le 4 mars au soir, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le drian a assuré que l’Europe ne cédera pas au chantage de la Turquie et que ses frontières resteront fermées aux migrants.

 

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