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Coronavirus : "Très fort en Chine, l'appel au sacrifice est inaudible en France"

Médecin à Mulhouse et infecté par le Covid-19, Jonathan Peterschmitt est à la fenêtre de son cabinet à Bernwiller, en Alsace, le 4 mars 2020.
Médecin à Mulhouse et infecté par le Covid-19, Jonathan Peterschmitt est à la fenêtre de son cabinet à Bernwiller, en Alsace, le 4 mars 2020. © Sébastien Bozon, AFP

La propagation du coronavirus Covid-19, depuis la ville de Wuhan jusqu'en France et aux États-Unis, est accueillie très différemment selon les pays. La Chine est-elle devenue un modèle de gestion de crise sanitaire ? L'Europe peut-elle trouver un juste milieu entre la Chine, qui n'hésite pas à confiner ses populations, et l'impréparation des États-Unis ? Éléments de réponse.

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Après avoir représenté dans un premier temps une crise sanitaire centrée sur Wuhan, en Chine, le coronavirus Covid-19 est maintenant présent sur tous les continents et concerne les populations de l’Iran comme de l’Islande, de l’Équateur comme de l’Algérie, des États-Unis comme de la France et de l’Italie. Or, face à l’épidémie, les réponses politiques et les mesures sanitaires sont spécifiques à chaque État. La pandémie ayant débuté en Chine, c’est ce pays qui sert aujourd’hui de principale référence pour comparer les actions prises ailleurs.

Cela fait plus de dix ans que l’anthropologue français Frédéric Keck s’intéresse aux crises sanitaires en Chine et à Hong Kong. Directeur de recherche au CNRS, directeur du Laboratoire d'anthropologie sociale, auteur des livres "Un monde grippé" (Flammarion, 2010) et "Les Sentinelles des pandémies" (Zones Sensibles, 2020), il analyse les réponses politiques apportées à une pandémie mondiale annoncée depuis longtemps.

France 24 : Quel bilan pouvez-vous dresser de la gestion de l’épidémie en Chine ?

Frédéric Keck : Le nombre de morts aurait pu être beaucoup plus élevé. Je viens de lire le dernier rapport très positif de la mission de l’OMS en Chine, il dit que les mesures très sévères de confinement sont à la fois efficaces et difficiles à appliquer ailleurs qu’en Chine. C’est inquiétant !

Est-ce qu’on peut mesurer à ce stade le drame social que cette épidémie a engendré en Chine ?

Ce qui est très difficile à mesurer, c’est le degré d’adhésion de la population chinoise à la propagande du gouvernement, qui affirme que la Chine est capable de faire la guerre au virus, en sacrifiant une partie de sa population pour sauver la collectivité. C’est ainsi que les autorités ont justifié les mesures appliquées à Wuhan.

Il y a l’idée que les médecins qui sont allés au contact de la population locale malade devaient se sacrifier, que Wuhan et sa région se sont sacrifiées pour sauver la Chine et que la Chine se sacrifie elle-même au titre de l’exemplarité mondiale, en se montrant capable de prendre des mesures sévères que le reste du monde ne peut pas prendre.

La longue tradition de confucianisme compte autant que la propagande maoïste : les Chinois acceptent ce discours de sacrifice. Aujourd’hui, c’est inaudible si on demande aux Français de se sacrifier pour sauver l’honneur du pays dans la guerre contre le coronavirus. Or, ce discours est très fort en Chine, parce que le pays considère qu’il se relève de deux siècles d’humiliation par l’Occident.

Il faut comprendre que les Chinois sont entrés dans une phase de croissance et de fierté retrouvées. Ils cherchent à devenir la première puissance mondiale. Et le discours selon lequel la Chine ne sait pas contrôler ses épidémies - la "grippe asiatique" en 1957, la "grippe de Hong Kong" en 1968 - a été pour eux au cœur de la stratégie d’humiliation de la Chine par l’Occident depuis deux siècles.

La Chine a-t-elle donc évolué dans sa réaction à une épidémie de type coronavirus ?

En 2003, lors de l’épidémie de Sras, la Chine était encore en conversion vers une économie hypermondialisée. À l’époque, le pays participait à environ 7 % de l’économie mondiale, aujourd’hui, c’est autour de 20 %. En outre, en 2003, Pékin ne collaborait pas avec les autorités sanitaires internationales comme aujourd'hui avec l’OMS. Elle ne rapportait pas tous ses cas, ce qui lui a été beaucoup reproché.

Après la crise du Sras, la Chine a accepté la collaboration internationale pour la détection des épidémies. Cette fois, en 2020, la Chine joue le jeu – avec quelques erreurs au début : trois semaines ont été perdues à Wuhan. Et elle impose même de nouvelles règles drastiques, en ayant appliqué des mesures très fortes au début de l’épidémie. Le problème maintenant est de savoir si ces mesures peuvent être appliquées dans les autres pays où se transmet le virus. La question se pose jusqu’aux États-Unis où le système d’hôpitaux public est très dégradé.

En quoi la réaction de la France au coronavirus est-elle différente de la Chine ?

C’est différent parce qu’en France et en Europe, on est très attachés aux libertés individuelles. On ne peut pas appliquer des mesures de confinement aussi fortes qu’en Chine. Pékin peut justifier des mesures de confinement au nom de la guerre contre les virus, vieux thème maoïste. Sous Mao Zedong, on pouvait mobiliser toute la population contre un ennemi bactériologique en invoquant le souvenir de la guerre de Corée : on soupçonnait – et apparemment, ce n’étaient pas que des soupçons – les Américains d’avoir utilisé des bactéries comme armes biologiques durant le conflit coréen.

Cette histoire revenait très souvent lors de mes enquêtes en Chine pour parler de la confusion sur l’origine des virus : sont-ils naturels ou intentionnels ? Chez nous, le gouvernement utilise peu cet argument belliciste – ce ne serait pas très raisonnable de déclarer la guerre à un virus qui vient de Chine. Aujourd’hui en France, on manie les principes d’égalité de tous les citoyens du territoire face à une nouvelle épidémie, mais aussi de liberté. Les mesures ne doivent pas être attentatoires à la liberté de circuler. On cherche ainsi à maintenir un peu de fraternité.

Comment trouvez-vous la communication actuelle autour du coronavirus en France ?

Je n’ai aucun intérêt à encenser le gouvernement. Je tiens à la position neutre du chercheur, mais je trouve que la crise est plutôt bien gérée en France, par comparaison avec d’autres crises politiques actuelles. La communication publique est assez claire, assez transparente et assez rationnelle. Il y a des conseils de bon sens et en même temps, on explique qu'il y a des mesures difficiles à prendre et pourquoi elles sont prises. Bien sûr, on peut toujours demander aux gouvernants pourquoi ils interdisent le semi-marathon de Paris et ne ferment pas Disneyland, pourquoi fermer les marchés de village et pas les supermarchés… Il y a des accommodements. Mais pour l’instant, la communication est plutôt réussie.

Le pays semble quand même hésiter entre la défiance envers les consignes, et l’impression qu’on n'en fait pas assez en comparaison avec la Chine…

Oui, les critiques viennent des deux côtés. La population oscille entre la psychose – c’est un virus très dangereux qui nous vient de Chine – et la défiance – l’État nous impose des mesures excessives. Chaque citoyen balance entre les deux. On peut estimer qu’on en fait trop : c’est ce qui s’était passé avec le H1N1, souvenez-vous, quand le gouvernement avait acheté deux doses de vaccin par individu, soit plus de 90 millions de doses, quand seulement 10 millions de personnes se sont fait vacciner. Il y a eu un excès de précaution en 2009. À l’inverse, le gouvernement peut être critiqué pour n’en faire pas assez.

Et les États-Unis, comment vont-ils réagir ?

Donald Trump est dans un déni de la responsabilité de l’État dans la protection de la population contre le coronavirus. Le virus ne va pas disparaître miraculeusement comme il le prétend ! Sa disparition dépendra des mesures de santé publique. Or, il semble que l’équipe de préparation à la pandémie ait été complètement déstructurée par Trump.

Le problème aux États-Unis, c’est l’égalité. Les plus riches vont pouvoir se prémunir du virus et avoir accès a des soins privés, tandis que les plus pauvres seront les laissés-pour-compte. C’est cette combinaison entre liberté et égalité qui est très difficile à trouver.

On assiste donc à un tournant dans la mondialisation à la chinoise – car aujourd’hui, la Chine fixe les règles de la mondialisation. La Chine a compris très tôt avec le Sras qu’elle avait les moyens de se préparer aux pandémies, avec toutes les mesures de confinement, etc. La Chine est en train de gagner, et les États-Unis sont en train de perdre. Trump est paniqué à l’idée que le coronavirus arrive dans son pays. L'Europe est entre les deux et fait ce qu’elle peut avec sa tradition politique. En France, on a réussi à confiner nos poulets contre la grippe aviaire, mais on n’est pas habitués à confiner des personnes contre un coronavirus.

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