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Amani Ballour, une pédiatre syrienne au cœur des combats : "J'ai vu trop d'enfants mourir"

Le Dr Amani Ballour à la Ghouta, en Syrie.
Le Dr Amani Ballour à la Ghouta, en Syrie. National Geographic

Evacuée de Syrie il y a quelques mois, la pédiatre Amani Ballour était à Paris début mars pour alerter sur l'urgence de la situation à Idleb. Une crise humanitaire qui réveille le souvenir douloureux des cinq années passées à sauver des vies d'enfants dans l'hôpital souterrain de la ville de Douma, pendant le siège du régime de Damas dans la Ghouta orientale.

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Le docteur Amani Ballour est ici, à Paris, et encore un peu là bas, en Syrie. Dans la Ghouta orientale, en banlieue de Damas. Les images de la guerre restent gravées dans sa rétine, enregistrées dans l’urgence dans sa voix. Ses mots sortent vite, comme si chaque minute était comptée. Pendant cinq ans, cette pédiatre s’est acharnée à sauver des vies dans la Ghouta assiégée. Elle a passé plus de 2 000 jours dans le fracas des bombes, le râle des blessés, et la sidération d’enfants qui n’arrivent même plus à crier. Plus de 2 000 jours dans le silence de la mort. 

Aujourd’hui, parler lui est devenu indispensable. Evacuée en Turquie il y a quelques mois, Amani Ballour fait une tournée européenne. Elle profite de la visibilité donnée par le prix Wallenberg, qui lui a été remis en janvier 2020 au Conseil de l’Europe, ainsi que par le documentaire qui lui a été consacré -  "The Cave", du réalisateur syrien Feras Fayyad, nominé aux Oscars 2020 - pour alerter les politiques sur l’urgence de la situation en Syrie. 

Alors que le président russe Vladimir Poutine et son homologue russe Recep Tayyip Erdogan se retrouvaient à Moscou, le 5 mars, pour apaiser les tensions apparues entre les deux pays sur le terrain syrien, Amani Ballour, reçue jeudi matin par le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, pousse un cri d’alarme : "Il faut faire pression sur la Russie et sur le régime de Bachar al-Assad ! Il faut arrêter de bombarder !" lance-t-elle lors d’une conférence de presse à Paris, le 5 mars.  

"Je n’y connais rien en politique, ce n’est pas mon métier, moi je suis médecin. Et, de ce point de vue, je sais que la situation humanitaire est catastrophique en Syrie. Tout manque". Elle évoque tour à tour la situation à Idleb, qualifiée mercredi de "plus grosse crise dans le monde" par l'ONU, et la situation des 2 millions de déplacés internes. "Les plus chanceux vivent dans des tentes. Mais un million d’entre eux dorment à ciel ouvert, sans soin ni nourriture. Des enfants meurent de froid. C’est une honte de les laisser mourir ainsi", dénonce-t-elle, sans ciller pour autant ni perdre son sang froid. 

"On manquait de tout ... Je ne pouvais rien faire pour eux"

Du sang froid, cette femme de 33 ans en a à revendre : pédiatre, elle a exercé dans des conditions inimaginables. En 2012, alors que la guerre éclate en Syrie, elle se porte volontaire comme médecin à la Ghouta. Pour elle, c’était une évidence : "J’ai voulu devenir médecin pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin et poussée par l’envie de sauver des enfants". Une vocation qui la pousse à rester pendant les cinq années du siège du régime de Bachar al-Assad, "le plus long siège de l’histoire moderne", selon l’ONU. Sous couvert de la lutte contre la rébellion et les groupes terroristes, Damas a affamé sa population civile, une pratique qualifiée en juin 2018 de "crime contre l’humanité" par les Nations Unies. 

A la Ghouta, le Dr Amani (au centre) et le Dr Alaa en train d'opérer.
A la Ghouta, le Dr Amani (au centre) et le Dr Alaa en train d'opérer. National Geographic

À peine diplômée en pédiatrie, le Dr Ballour prend donc ses quartiers dans l’hôpital en partie souterrain, surnommé "The Cave" (la Grotte). Des kilomètres de tunnels humides relativement à l’abri des bombardements, tandis que la partie émergée du bâtiment se fait plusieurs fois touchée. L'hôpital est privé par le siège de médicaments, de nourriture, d’infrastructures. "Les enfants avaient besoin de nous mais on manquait de tout, on n’avait pas les médicaments dont ils avaient besoin. Je ne pouvais rien faire pour eux", se souvient-elle, évoquant cette impuissance du médecin, qui lui reste aujourd’hui si insupportable.  

"The Cave" offre un bref aperçu de ce que cette femme a vu. Les bébés étouffés par les décombres de leur maison, les membres arrachés, les blessures des obus ou ces corps meurtris, opérés à vif, avec pour seul anesthésiant un fond de musique classique. Il y a aussi les traumatismes psychiques. Ces orphelins qui craquent à chaque passage d’avion, ou le cri indescriptible d’une mère qui voit mourir son enfant. Et enfin, ces bombes de l’armée russe qui tombent, encore et toujours. Le film d’1 h 45 fait défiler tout ce qu’une guerre a de plus sale. Et pourtant : "Le film est si court  par rapport au temps que j’ai passé là-bas", juge-t-elle. 

Pour elle, le sommet de l’horreur n’est pas dans le film. Il s’agit des bombardements au gaz sarin lancés sur la Ghouta orientale, en août 2013. "Il n’y avait pas de sang, pas de blessure. Juste des enfants qui suffoquaient et mourraient étouffés sans qu’on n’ait rien pu faire", se souvient-elle. "Il y avait tant de morts qui jonchaient le sol de l’hôpital, on était obligé de les entasser". 

Faire face au sexisme et au patriarcat au cœur de la guerre

Alors que plusieurs fois son père la supplie d’évacuer, Amani Ballour a tenu bon. Face aux bombes.  Face aussi aux remarques sexistes et patriarcales dont elle a été l’objet au moment où elle a pris la direction de l’hôpital de 2016 à 2018. "En Syrie, il y a encore beaucoup de gens qui considèrent que les femmes doivent rester à la maison. Moi, je voulais prouver ce qu’une femme peut faire. Je voulais défier ces hommes", explique-t-elle. "Et certains des hommes qui me critiquaient sont venus me remercier à la fin pour ma gestion de l’hôpital, et ça, c’est une vraie victoire. C’est pour ça que je sais qu’on peut changer les choses". 

Forcée de fuir la Ghouta en 2018, à la suite d'une vaste offensive de l’armée de Bachar al-Assad et des accords d’évacuation qui ont suivi, cette médecin militante est aujourd’hui réfugiée à Gaziantep, en Turquie. Elle y a créé la fondation Al-Amal (l’espoir, en arabe) pour soutenir le corps médical et en particulier les femmes dirigeantes dans les zones de conflit. "Il est indispensable de rendre le pouvoir aux femmes, de leur donner la possibilité d’étudier, de travailler, de gagner de l’argent. Quand on soutient une femme, c’est toute une communauté qu’on soutient". 

Derrière son apparence frêle, sa discrétion fragile, sa voix feutrée, le Dr Amani Ballour est une femme puissante. Une héroïne des temps moderne, profondément humaine et vulnérable. En attendant de pouvoir rentrer un jour dans son pays, la pédiatre songe à devenir radiologue. La pédiatrie est devenu un souvenir trop douloureux :  "Je ne pouvais plus regarder les enfants dans les yeux, je ne pouvais plus écouter leurs questions. Quand un garçon de 5 ans vient de perdre sa main dans un bombardement et vous demande pourquoi, que voulez-vous que je lui réponde ? Il n’y a pas réponse", explique-t-elle. "J’ai vu trop d’enfants mourir".  

En neuf ans, le conflit syrien a tué au moins 380 000 personnes. Parmi elles, plus de 115 000 civils, dont 22 000 enfants et 13 612 femmes. Et ce n’est pas fini. Jeudi 5 mars, alors que le docteur Amani poussait en France son cri d’alerte, au moins 15 civils, dont un enfant, étaient tués à Idleb, par des frappes aériennes russes.

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