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REPORTAGE

À Langouët, des municipales aux airs de référendum sur les pesticides

À Langouët, Guillaume Houitte, propriétaire d'une exploitation de 60 hectares, se félicite d'être passé en bio l'année dernière.
À Langouët, Guillaume Houitte, propriétaire d'une exploitation de 60 hectares, se félicite d'être passé en bio l'année dernière. © Ségolène Allemandou

En déposant un arrêté municipal l'an passé pour interdire les pesticides à Langouët, en Bretagne, le maire Daniel Cueff ne se doutait pas qu’il allait venir bouleverser la tranquille harmonie de ses administrés. Au point que le sujet des pesticides cristallise les débats et divise la population à la veille des élections municipales.

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Langouët (Ille-et-Vilaine) a, de prime abord, tout d'un village breton paisible. Une route principale, accessible depuis Rennes après une demi-heure de route, et quelques poules qui picorent au carrefour sous les premiers rayons du soleil de la journée. Ici, pas de commerces ni de poste, mais les 100 mètres carrés de panneaux solaires et les trois éco-hameaux rappellent la réputation – désormais internationale – de cette commune écologique. Mais, alors que se profilent les élections municipales, les 15 et 22 mars, l'écologie est devenu un sujet hautement sensible parmi les 600 habitants. 

Dans le petit village de Langouët, des poules picorent au carrefour sous les premiers rayons du soleil de la journée.
Dans le petit village de Langouët, des poules picorent au carrefour sous les premiers rayons du soleil de la journée. © Ségolène Allemandou

À l'entrée du bourg, la ferme la Flume s'est convertie au bio il y a un an. Fini les engrais et les pesticides. Guillaume Houitte, qui a repris l'exploitation laitière de 60 hectares de ses parents, se félicite de son choix : "Je produis moins, je suis passé de 440 millions de litres par an à 300, mais je gagne plus", résume l'agriculteur, tout en taillant ses haies qui protègent des engrais des champs voisins.

"On risque de ne pas décrocher la majorité aux municipales"

C'est donc tout naturellement que l'agriculteur de 39 ans a soutenu l'arrêté municipal déposé en mai 2019 par l'élu Daniel Cueff, qui visait à interdire l'usage des pesticides à moins de 150 mètres des habitations. Déposé par une centaine d'autres municipalités, l'arrêté a finalement été suspendu par la justice. Et quand le maire, non encarté, a annoncé ne pas rempiler pour un cinquième mandat, Guillaume Houitte a, lui, affiché ouvertement son soutien à la liste qui prend la relève, "Désir d'Avenir". "On risque de le sentir aux prochaines municipales et de ne pas décrocher la majorité", s'avance-t-il, avant de glisser : "Certains n'ont pas digéré l'épisode de l'arrêté municipal". 

De l'autre côté de la grande route, la famille Morel qui travaille en agriculture raisonnée a très mal vécu cet arrêté, impliquant souvent une baisse de rendement. Dans l'exploitation, la mère de famille ne cache pas son exaspération en voyant encore des médias frapper à sa porte pour parler de ce sujet encore sensible. "Les journalistes, c'est tous les jours. On n'en peut plus", lâche l'agricultrice entourée de ses trois chiens. "C'est la haine ici maintenant, il paraît qu'on tue des gens", ajoute-t-elle, à demi-vexée, en tournant le dos. L'interview n'ira pas plus loin.

La tension est palpable entre les pro et les anti-arrêtés mais beaucoup de Langouëtiens préfèrent rester spectateurs de ce qu'ils appellent "le conflit" ou "la zizanie". "Pendant vingt ans de mandature, Daniel Cueff a dynamisé le village avec l'écologie", reconnaît une résidente de longue date qui préfère garder l'anonymat. Pas de désherbage chimique pour la voirie depuis 1999, une cantine 100 % bio locale depuis 2004, la création d'une ferme en permaculture sur plus de 7 000 mètres carrés, et ce fameux arrêté anti-pesticides. 

"L'arrêté municipal a monté les agriculteurs les uns contre les autres"

"Cela a été la goutte de trop, poursuit la Langouëtienne. Il a été mal vécu par les agriculteurs non bio. Ils ont eu peur pour leur travail et n'ont pas reçu d'aide pour mettre en place les nouvelles mesures". Selon elle, Daniel Cueff "a monté les agriculteurs les uns contre les autres […] jusqu'à perturber notre sérénité". 

Agriculteur dans un des hameaux du bourg, Dominique Hamon a été convoqué par la gendarmerie avant la suspension de l'arrêté anti-pesticides. "Des personnes ont pris en photo mon appareil qui traite en phyto et m'ont dénoncé", raconte-t-il, encore désabusé. "De la délation dans une petite commune, vous vous rendez-compte ?". "Cette ambiance délétère" a eu raison de l'homme de 61 ans : il a fini par déménager dans un village voisin.

Agriculteur dans un des hameaux due Langouët, Dominique Hamon a été convoqué par la gendarmerie pour avoir utilisé des pesticides malgré l'arrêté municipal.
Agriculteur dans un des hameaux due Langouët, Dominique Hamon a été convoqué par la gendarmerie pour avoir utilisé des pesticides malgré l'arrêté municipal. © Ségolène Allemandou

"J'aimais Langouët, mais le maire n'a pas su nous expliquer le virage qu'on avait à prendre. Donc, il nous a poussés dans le mur", poursuit-il, assurant que l'arrêté a mis les agriculteurs "sous une énorme pression". "Il ne se rend pas compte qu'une distance de 150 mètres n'est pas applicable, on perd 30 % de notre revenu", précise-t-il avant d'ajouter : "Qui va nous indemniser ? Si ces produits sont si dangereux, pourquoi on continue à nous les vendre ?" 

Liste dissidente

La décision de Daniel Cueff a aussi du mal à passer car l'arrêté a été décrété sans l'aval du conseil municipal. "Ce n'est pas démocratique", dénonce Dominique Hamon qui y voit un pilotage depuis Paris de l'association qui lutte pour l'interdiction de tous les pesticides en France "Nous voulons des coquelicots".

L'un des conseillers municipaux, proche de Daniel Cueff, se défend d'un quelconque passage en force. "À l'époque, le maire avait expliqué que l'arrêté ne serait pas soumis au vote, justement pour éviter aux agriculteurs d'être mis en porte-à-faux", assure Jean-Pierre Méar, numéro deux sur la liste "Désir d'Avenir".

Reste que sa décision a aussi provoqué une scission au sein de l'équipe du conseil municipal l'an passé. "Depuis, deux adjoints et deux conseillers ne viennent plus au conseil, ou viennent mais bloquent tout vote", précise le conseiller municipal.

En février, ces quatre élus ont constitué une liste dissidente, "Langouët Dynamique", en vue des élections municipales. Troisième sur la liste, Jean-Pierre Goupil, contacté par France 24, n'a pas souhaité répondre à la demande d'interview. "Nous ne voyons pas l'utilité de parler aux médias non locaux", a-t-il fait savoir. "On est devenus le centre d'attraction en Ile-et-Vilaine, ça suffit. Seuls compteront les résultats". Au total, quinze noms ont été apposés sur la liste mais, début mars, aucune affiche n'était encore collée sur les panneaux municipaux de la ville. Selon les médias locaux, leur programme vise à "améliorer le cadre de vie des habitants", mais n'évoque aucun point sur l'écologie.

"On a appris l'existence de cette liste en lisant le journal, mais on n'en sait pas plus", assure Jean-Pierre Méar, avant d'ajouter, résigné, "de toute façon, cela fait cinq ans qu'ils jouent le rôle de l'opposition". Dans le village, certains voient derrière cette initiative "la main de la FNSEA". 

"Jusqu'à deux dessins de Plantu dans Le Monde quand même"

De son côté, la liste Désir d'Avenir, conduite par Luc Rambaldi, l'ancien conseiller municipal et fidèle de Daniel Cueff, assure vouloir "faire une place à tous les habitants" et accompagner la transition des agriculteurs conventionnels en apportant un soutien financier pour compenser les pertes de revenu. "Il faudra parler de ce sujet et montrer qu'il y a des solutions", assure Nicole Duperron, 62 ans, issue du collectif des Coquelicots également sur la liste.

À Langouët, Jean-Pierre Méar et Nicole Duperron, sont tous deux candidats sur la liste Désir d'Avenir, après le retrait du maire Daniel Cueff.
À Langouët, Jean-Pierre Méar et Nicole Duperron, sont tous deux candidats sur la liste Désir d'Avenir, après le retrait du maire Daniel Cueff. © Ségolène Allemandou

Durant cette campagne, Daniel Cueff tâche, lui, de faire profil bas pour ne pas faire de ces élections "un référendum pour ou contre les pesticides". Le maire n'avait pas imaginé que son combat devenu national viendrait éclabousser sa commune et ses administrés. De son propre aveu, il dit avoir été dépassé par l'emballement médiatique. "Je ne m'attendais pas à ce que cela prenne de telles proportions", confesse-t-il, avant d'ajouter, non sans une pointe de fierté : "Jusqu'à deux dessins de Plantu dans le journal Le Monde quand même". 

L'édile, désormais président de l'association des maires anti-pesticides de France, va défendre son arrêté devant la Cour européenne de justice avec l'avocate Corine Lepage. Reste que la campagne municipale et la sortie du livre de Daniel Cueff "Paysans, on vous aime, protégez-nous" (mars 2020), qui revient sur son combat, a de nouveau attiré caméras et micros.

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