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INTERVIEW

Coronavirus : "Je ne suis pas sûr qu'il y ait de grands gagnants à la sortie de cette crise sanitaire"

Christian Harbulot est le fondateur et directeur de l’École de guerre économique.
Christian Harbulot est le fondateur et directeur de l’École de guerre économique. © Capture d'écran France 24

La crise sanitaire sans précédent provoquée par le Covid-19 est lourde de menaces pour l'économie mondiale. Loin d'apaiser les tensions commerciales, elle pourrait entraîner des confrontations économiques extrêmement dures. Entretien avec Christian Harbulot, fondateur et directeur de l'École de guerre économique.

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France 24 : Comment appréhendez-vous cette crise sanitaire en termes de menaces pour l'économie mondiale ?

Christian Harbulot : Je ne peux pas ignorer les fissures que cette crise majeure a générées dans notre propre système. Le pouvoir politique et la haute administration sont au bord du précipice en faisant état de tant de contradictions dans leurs discours pour tenter si maladroitement de calmer le jeu. On n'ose pas imaginer ce qui se passerait si la pandémie était encore plus violente. L'incapacité de l'État à faire appliquer les mesures gouvernementales sur tout le territoire est, selon moi, la menace principale. Sur le plan économique, la menace est conditionnée par la dette supplémentaire dont la fourchette est évaluée pour l'instant par les milieux financiers entre 300 et 1 000 milliards d'euros. Qui va payer cette dette ?

Certains acteurs économiques, États ou entreprises sont-ils tentés de profiter de la situation pour gagner des parts de marché ?

Je ne suis pas sûr qu'il y ait de grands gagnants à la sortie de cette crise sanitaire du Covid-19. Certes, des entreprises vont profiter de l'avalanche de commandes sur des produits spécifiques mais ce "plus" sera bien mince en comparaison de l'ensemble des pertes d'activités et d'emplois si la crise se prolonge. La déstabilisation de l'économie mondiale est déjà très forte. Un seul exemple : Boeing a un besoin urgent de 15 milliards pour faire face à la crise provoquée par ses 737 Max cloués au sol depuis mars 2019 à la suite de deux crashs. Mais ce sont en fait 150 milliards qu'il faut pour sauver son existence. Et ce n'est pas le nouveau concurrent chinois Comac qui va se substituer à ce géant américain, car l'industrie aéronautique chinoise n'est pas prête à offrir des produits équivalents aux Américains et aux Européens. Donald Trump ne veut pas arrêter l'économie américaine, il a compris que c'était trop lourd de menaces pour son pays. Il choisit de perdre des vies plutôt que de faire imploser l'économie de son pays. Ce choix peut choquer, mais on peut s'interroger sur cette décision qui place la guerre économique dans un ordre de grandeur plus important que la "guerre" contre un virus. L'histoire jugera.

Le ministre français de l'Économie arle d'occasion unique pour remettre en cause les chaînes de production mondiale, faut-il s'attendre à des relocalisations ?

Si les paroles de Bruno Lemaire doivent se traduire en actes crédibles, il faudra qu'il arrive à changer l'ADN de l'administration du Trésor et du corps de l'inspection des Finances. Ce combat est loin d'être gagné car il s'agit bien d'un combat. Le modèle d'économie financière à laquelle la majorité de la haute administration a adhéré depuis des décennies subit un échec retentissant. L'étude du démantèlement de notre système de survie sanitaire entamé sous la présidence de François Hollande est un dossier à charge qui démontre les limites du système de pensée libérale à la française.

Bruno Le Maire insiste également sur la souveraineté économique qui doit être consolidée, les États doivent-ils s'impliquer davantage pour défendre leurs champions économiques ?

Les États n'ont plus le choix. Il faut sauver les conditions de vie sur leur territoire, ce qui signifie que la priorité est d'éviter la désagrégation. Les lois du marché sont incapables d'assurer ce type de résilience. Il va falloir réinventer un système. La redéfinition des enjeux nationaux de l'industrie pharmaceutique nous oblige à sortir des logiques de libre concurrence fixées par la Commission européenne, qui interdisent toute élaboration d'une politique industrielle nationale. Si le pouvoir politique ne passe pas à l'acte, il se met lui-même la tête sur le billot. Les peuples ne tolèreront pas un bis repetita des incohérences politiques, administratives et sanitaires qui nourrissent l'actualité depuis deux mois.

Cela risque-t-il d'aggraver les tensions économiques mondiales ?

Ces tensions existaient déjà avant la crise du Covid-19. Je ne vois pas comment les difficultés multiples qui vont s'échelonner sur des mois vont atténuer le niveau des affrontements économiques qui opposent les principales puissances mondiales.

Cette crise sanitaire exceptionnelle sonne-t-elle le glas de la mondialisation néolibérale ?

Les promoteurs de la mondialisation néolibérale n'ont pas de plan B. Ils feront tout ce qui est en leur pouvoir pour préserver leurs intérêts, mais la mèche allumée à Wuhan sera difficile à éteindre car il ne s'agit plus seulement d'une pandémie à résorber, mais d'une incohérence de plusieurs systèmes à affronter. Les centaines d'entreprises françaises qui ont compris qu'une dépendance trop importante vis-à-vis d'un pays étranger pouvait être mortelle sont déjà en train de repenser leur mode de fonctionnement. C'est un réflexe de survie. De tels exemples ne sont pas isolés. La dépendance économique va être enfin prise en compte par le monde de l'entreprise. Cette prise de conscience est hautement salutaire pour l'avenir.

Peut-on construire un nouveau modèle avec les mêmes personnes aux manettes du pouvoir politique et économique ?

Je ne crois pas. L'histoire démontre le contraire. Ce n'est pas un cours de plus dans une école de commerce fréquentée par nos élites qui va permettre de changer le logiciel, comme on dit. Il est plus que temps de se mettre à penser autrement.

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