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"Cet endroit est immonde" : le drame du mal-logement au temps du coronavirus

Les associations de lutte contre le mal-logement ont mis en garde les autorités : l'absence de logement et les logements surpeuplés risquent d'aggraver la pandémie de covid-19.
Les associations de lutte contre le mal-logement ont mis en garde les autorités : l'absence de logement et les logements surpeuplés risquent d'aggraver la pandémie de covid-19. © Philippe Desmazes, AFP

Pour les familles françaises contraintes de vivre dans des logements exigus et surpeuplés, les mesures de confinement, décrétées pour freiner la pandémie de covid-19, ont transformé le quotidien en enfer. Des experts mettent en garde : l’absence de domicile et le mal-logement peuvent engendrer une aggravation de la crise sanitaire.

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La voix de Ramata est à peine audible, couverte par les cris des enfants qui résonnent contre les murs couverts de moisissure de leur minuscule logement.

Comme tous les Français depuis l’instauration des mesures de confinement, cette mère de deux enfants doit rester chez elle. Mais le "chez elle" de Ramata n’a rien d’un foyer confortable et chaleureux. En Seine-et-Marne, à l’est de Paris, la jeune femme vit avec son mari et leurs deux enfants dans une chambre d’hôtel de 8 mètres carrés, infestée de cafards.

"Cet endroit est immonde. L’air que nous y respirons est malsain et mes enfants sont tout le temps malades", affirme la mère de famille de 30 ans originaire du Burkina Faso, en tentant de faire taire sa fille pleine de vie de 2 ans et son benjamin, presque 1 an.

"C’est le Samu social qui nous a placés dans cette chambre en novembre dernier. Depuis, nous sommes coincés ici", explique-t-elle à France 24.

La chambre dans laquelle Ramata vit avec sa famille est au rez-de-chaussée. Il n’y a de la place que pour un lit superposé, un lavabo, un radiateur et un petit réfrigérateur. Les murs sont couverts de moisissures. Des fils électriques pendent un peu partout et les fuites d’eau sont fréquentes. Les toilettes et la douche, au bout du couloir, sont "constamment bouchées".

Après avoir visité les lieux en début d’année, des travailleurs sociaux avaient déclaré l’hôtel insalubre et inapproprié pour accueillir des familles. Les autorités municipales ont depuis relogé la plupart des familles qui y vivaient, mais celle de Ramata, ainsi que quinze autres ménages, n’ont pas pu bénéficier d’un relogement. Selon la municipalité, c’était au Samu social de leur trouver un nouveau logement.

"J’ai même envisagé de vivre à la rue, juste pour fuir cette chambre", confie Ramata. "Mais un médecin m’en a dissuadée. Il m’a dit que ça serait trop dangereux pour les enfants."

Les murs et le plafond de la chambre où vit Ramata avec sa famille sont couverts de moisissures.
Les murs et le plafond de la chambre où vit Ramata avec sa famille sont couverts de moisissures. © Image envoyée par Ramata à FRANCE 24

En dépit de ses nombreux appels à l’aide, Ramata n’a d’autre choix que de continuer à s’acquitter chaque mois de son loyer de 150 euros. Pour payer le loyer, le compagnon de Ramata – conducteur de chariot élévateur – continue à travailler malgré les risques de tomber malade et de ramener le virus dans leur logement minuscule. Pour s’occuper des enfants en son absence, Ramata a, elle, dû quitter son emploi de femme de ménage.

Le défi de se nourrir

"J’ai tellement peur pour mes enfants", assure-t-elle, dénonçant le manque d’hygiène élémentaire de l’hôtel. "Mais le plus difficile, c’est qu’ils n’ont même pas assez de place pour jouer."

Ramata reconnaît qu’elle sort avec ses enfants une fois par jour pour qu’ils prennent l’air et se dégourdissent les jambes, "même si le gérant de l’hôtel nous dit de rester à l’intérieur".

Se nourrir est un autre défi. La cuisine commune de l’hôtel est fermée depuis le début du confinement. Pour se faire à manger, les familles qui vivent toujours là doivent se partager trois fours à micro-ondes.

"Avant, nous allions faire nos courses aux Restos du cœur, mais ils ont dû fermer à cause du confinement", regrette Ramata.

Pour ajouter à leurs malheurs, le gérant de l’hôtel a décidé de repeindre les locaux en plein confinement, aggravant ainsi les crises d'asthme déjà fréquentes de Ramata.

"Et l’hôtel continue à héberger de nouvelles personnes qui viennent de Dieu sait où", constate la jeune femme. "Que va-t-il se passer s’ils sont porteurs du virus ?"

Une "catastrophe" à venir

La situation désespérée de Ramata illustre ce que des associations de lutte contre le mal-logement décrivent déjà comme une "catastrophe" à venir.

"La lutte contre le coronavirus repose sur le confinement à domicile donc, bien entendu, il est indispensable de disposer d’un logement convenable", souligne Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole de l’association Droit au logement.

"Mais, au contraire, pour des millions de personnes, le confinement ne va pas les aider à se protéger de l’épidémie, mais risque de faire exactement l’inverse", ajoute-t-il.

Jean-Baptiste Eyraud met en garde : "L'absence de domicile et la surpopulation dans des logements exigus sont toutes deux propices à la violence, à la maladie et à la fuite". "Il est essentiel de sortir les gens de la rue et des environnements malsains pour arrêter la propagation de la maladie", insiste-t-il.

Selon le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre, en France, près de 4 millions de personnes sont "mal-logées". Parmi elles : les sans-abri, les personnes vivant dans des centres d’hébergement pour migrants, les communautés de gens du voyage et quelque 25 000 personnes qui vivent – comme la famille de Ramata – dans des chambres d’hôtel. Près d'un million de personnes vivent dans des conditions de surpeuplement "aigu".

Coronavirus - Covid-19 : les sans-abris, laissés pour compte du confinement

Après qu’un scandale a éclaté au sujet de personnes sans-abri ayant été verbalisées pour ne pas avoir respecté le confinement, le gouvernement a annoncé le déblocage d’une enveloppe de 50 millions d’euros pour héberger les personnes à la rue. Les autorités prolongent ainsi le dispositif hivernal de mise à l’abri de quelque 14 000 personnes. Elles ont également promis de réquisitionner 10 000 chambres d’hôtel supplémentaires. La trêve hivernale – interdisant aux propriétaires d’expulser leurs locataires jusqu’à la fin du mois de mai – est également allongée.

Néanmoins, la réquisition d’hôtels ne représente "qu’une partie de la solution, car dans la plupart des cas, les gens ne vont pas pouvoir se faire à manger", déplore Jean-Baptiste Eyraud. "La vraie solution est de réquisitionner les logements vides, à commencer par les dizaines de milliers de résidences secondaires qui ne servent qu’au tourisme, comme les Airbnb par exemple. Après tout, nous sommes dans une situation d’urgence et il n’y a, de toute façon, aucun touriste en ce moment."

Dans le même lit que son fils

Les associations qui luttent contre le mal-logement demandent au gouvernement de geler temporairement le versement des loyers, alertant sur le fait que de nombreux locataires ont vu leurs revenus fondre en raison de l’arrêt de nombreuses activités économiques.

Même si elle doute que cela soit possible, Fernanda (le prénom a été changé) aurait bien besoin que son loyer soit suspendu durant le confinement. Cette femme de 50 ans, originaire d’un pays d’Afrique de l’ouest et mère d’un adolescent de 13 ans, vit dans un petit studio du 18arrondissement de Paris.

Auxiliaire de vie, elle ne travaille plus depuis le début du confinement et s’inquiète de ne pas être capable de payer son loyer au mois d’avril.

Mais ce qui inquiète encore plus Fernanda, ce sont les effets du confinement sur son fils qui a l’âge "où tout ce qu’on veut c’est ne pas avoir ses parents sur le dos toute la journée".

"C’est très difficile d’être coincés ensemble toute la journée", raconte-t-elle. Fernanda est également préoccupée par le peu de soutien qu’elle peut apporter à son fils qui fait face au défi de devoir étudier à la maison.

"La plupart des parents peuvent aider leurs enfants à apprendre leurs leçons et faire leurs devoirs, mais moi, je ne peux pas faire grand chose pour l’aider", explique-t-elle. "Alors, j’essaye au moins de ne pas le déranger."

Contrairement à certains Français qui continuent à sortir de chez eux tous les jours, Fernanda respecte très scrupuleusement le confinement. Elle ne sort qu’une fois par semaine pour faire des courses et ne prend aucun risque, terrifiée à l’idée de "tomber malade et de laisser son fils sans personne pour prendre soin de lui."

Passionné de basket, son fils n’a mis le nez dehors qu’une seule fois en deux semaines, pour tirer quelques ballons dans un panier installé près de leur logement. Pour compenser le manque d’exercices en extérieur, Fernanda l’encourage à faire du sport en suivant des programmes en ligne.

Pour elle, le confinement a aggravé une situation déjà difficile et exacerbé son sentiment de culpabilité de ne pas pouvoir offrir à son fils un logement où il aurait sa propre chambre.

"Il a 13 ans et il doit encore partager son lit avec sa mère", soupire-t-elle. "Combien de temps encore pourra-t-il se passer d’avoir son espace à lui ?"

Article adapté de l'anglais par Julia Dumont. Pour lire l'article original, cliquez ici.

 

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