Pape Diouf, "éminence grise du football" et de l’OM, emporté par le coronavirus

Pape Diouf, lors d'une conférence de presse annonçant sa candidature à la municipale de Marseille, le 4 février 2014.
Pape Diouf, lors d'une conférence de presse annonçant sa candidature à la municipale de Marseille, le 4 février 2014. © Jean-Paul Pelissier, Reuters

Le décès de l'ancien président de l'OM, Pape Diouf, victime du coronavirus, a provoqué une profonde émotion sur la planète football. Retour sur la carrière atypique d'un homme que rien ne prédestinait à exercer de telles fonctions.

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Les amateurs de football ont le cœur lourd depuis l'annonce du décès de Pape Diouf, mardi 31 mars, des suites du coronavirus. Même si l'ancien président de l'Olympique de Marseille incarnait Marseille, les hommages affluent des quatre coins de la France et du monde. Rarement un dirigeant sportif n'aura suscité autant d'éloges. 

Pape Diouf, de son vrai nom Madaba Diouf, comme son grand-père, n'était pourtant pas destiné à une carrière footballistique. Né en 1951 à Abéché au Tchad, où son père, un militaire sénégalais, ancien vétéran de la Seconde Guerre mondiale, était en poste, il débarque à Marseille, à l'âge de 18 ans. Le paternel veut lui faire suivre la même voie. "Il faut savoir que mon père n’a jamais été à l’école. Il a fait sa vie à travers l’armée. C’est là, où il a appris à lire et à écrire. Pour lui, quand à l’âge de 17-18 ans, il a vu que j’étais en train de bifurquer des études, il a voulu assurer en m’envoyant en France pour que je m'engage dans l'armée", avait raconté Pape Diouf en 2009 dans l'émission "On n'est pas couché".

"Je n'avais qu'une envie, c'était de repartir chez moi"

Mais le jeune homme n'a pas les mêmes aspirations. Il ne se rend pas à la caserne et trouve refuge dans un foyer de jeunes : "Très rapidement, le directeur du centre m’a distingué un peu. J’avais tenu tête au caïd de l’endroit et il a fait de moi une sorte de pion du foyer. J’ai bénéficié d’une chambre individuelle et je ne payais plus le foyer. J’y suis resté huit mois". Dans le même temps, il découvre la cité phocéenne. Mais le coup de foudre n'est pas au rendez-vous, "mais plutôt un coup de blues énorme". "Quand je suis arrivé, je n’avais qu’une envie, c’était de repartir chez moi. Marseille, c’est après qu’on apprend à connaître la ville, à s’y habituer, à la comprendre et à l’aimer", comme il l'avait confié au journal Le Monde.

Le Sénégalais, fraîchement débarqué en France, a soif de connaissances et a des envies d'ENA [l'école nationale d'administration]. "C’était au hasard d’un article écrit dans le Nouvel Observateur qui était consacré à l’ENA, j’avais eu une fascination pour cette école. J’avais lu que l’on multipliait les chances en faisant Droit et Sciences Po. C’est ainsi que j’ai souhaité poursuivre cette filière-là", s'était-il souvenu sur le plateau de "On n'est pas couché". Pape Diouf réussit le concours d'entrée à Sciences Po Aix-en-Provence, mais son passage n'est pas déterminant.

De la Poste à l'OM

C'est un petit boulot à la Poste qui va en revanche chambouler sa vie. Il y rencontre Tony Salvatori, un inspecteur des PTT, pigiste à la rubrique football au journal local La Marseillaise. Ce dernier lui propose de le rejoindre et de collecter les résultats du dimanche. "La Marseillaise lui donne l'occasion plus tard d'écrire un premier article sur le basket féminin, en 1974. Puis de devenir un chroniqueur de la vie sportive marseillaise, donc de l'OM", décrit le journaliste Hervé Penot dans l'Équipe. C'est le début de l'aventure de toute une vie.

En 1987, il intègre la rédaction d'un nouveau quotidien, Le Sport, destiné à concurrencer l'Équipe. Mais l'expérience, qui lui permet de renforcer ses liens avec le milieu footballistique marseillais, tourne court et ne dure qu'un an. Pape Diouf se retrouve sans travail. "Au même moment, deux hommes sont intervenus : Joseph-Antoine Bell et Basile Boli [respectivement ex-gardien de but et ancien défenseur de l’OM]. Tous deux voulaient que je m’occupe de leur carrière. Je connaissais les principes et les grandes lignes du métier d’agent de joueurs. J’ai hésité, eu égard à la réputation de ce métier. Au final, j’ai pris la décision de le faire", avait expliqué Pape Diouf en 2008 dans les pages de OM Mag.

Les contrats s'enchaînent. "Au fil des années, il sortira de son image trop facilement véhiculée, celle de l'agent des Africains, alors qu'il possédait nombre de joueurs français dans son portefeuille. Grégory Coupet, Sylvain Armand, Jean-Michel Ferri, capitaine de Nantes, par exemple, ont intégré sa structure. Comme les Basile et Roger Boli, Marcel Desailly, Marc-Vivien Foé, Nouredine Naybet, Abedi Pelé, Frédéric Kanouté, Samir Nasri à ses débuts, Didier Drogba et tant d'autres", souligne l'Équipe.

Une figure de l'OM

En 2004, il porte une nouvelle casquette en devenant manager général de l'OM, puis président un an plus tard. Jusqu'en 2009, il dirige le club de la cité phocéenne. Les titres ne sont pas au rendez-vous, mais grâce à lui, se construisent  patiemment les bases de l'équipe qui allait finir championne de France en 2010. 

Seul dirigeant noir d'un grand club de football européen, Pape Diouf se fait aussi porte-parole lorsqu'il s'agit de lutter contre le racisme. "Je suis une anomalie car, avant moi, il n’y a pas d’exemple, avait-il déclaré au Monde en 2008. Je suis devenu symbolique, car j’occupe un poste qu’on ne donne pas aux Noirs et aux Arabes. Attention, ce n’est pas un complexe de persécution, simplement l’amer constat de la réalité".

En 2014, à la suite de propos polémiques de l'entraîneur Willy Sagnol sur "le joueur typique africain", il monte au créneau sur l'antenne de France 24 pour dénoncer avec le talent d'orateur qu'on lui connaît "une société où de plus en plus la parole dit-on est libérée, où toute attitude mêmes les plus provocantes sont admises". Pour lui, il est important de rappeler que "le football français ne serait absolument pas ce qu’il est sans l’apport de tous ces gens venus d’ailleurs et principalement d’Afrique".

Marseillais pour toujours

Après cinq ans de présidence, Pape Diouf est finalement écarté par la direction de l'OM en 2009. "Il quittait sa scène marseillaise, sans mot dire, mais n'en avait pas fini avec des obligations diverses, entre télés, création d'une école de journalisme à Marseille et multiples apparitions en Afrique ou ailleurs dans des colloques sur le foot", résume l'Équipe. 

Toujours autant apprécié des habitants de la cité phocéenne, Pape essaye même de faire fructifier sa cote de popularité en politique. Il se porte candidat à la mairie de Marseille en 2014 à la tête d'un collectif citoyen. "Je veux tourner le dos à toute démarche politique, car lorsqu'un lampadaire est en panne, ce n'est ni de gauche ni de droite que d'essayer de le réparer", disait-il alors. Cette figure plutôt ancrée à gauche ne recueille finalement qu'environ 6 % des voix, mais son image restera indemne aux yeux des Marseillais.

Plus que jamais, ces derniers sont aujourd'hui en deuil. "Pape restera à jamais dans le cœur des Marseillais et l'un des grands artisans de l'histoire de ce club", a écrit l'OM dans un communiqué, annonçant un hommage à venir sur ses médias. Dans son pays natal, l'émotion est aussi vive. Le président sénégalais, Macky Sall, n'a pas manqué de saluer sa mémoire : "J'ai appris avec émotion le décès de Pape Diouf. Je rends hommage à cette grande figure du sport, ce grand dirigeant engagé et éminence grise du football. À sa famille, je présente, au nom de la nation, mes condoléances les plus attristées".

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