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Jouets, chaussures, photos... se souvenir des disparus afghans

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Kaboul (AFP)

Le mari de Nargis écrivait de belles lettres depuis sa prison talibane... jusqu'à son exécution. Ses précieuses missives sont alors devenues de douloureux rappels de sa disparition, jusqu’à ce qu’un musée de Kaboul demande à Nargis de les partager.

Depuis son ouverture l’an dernier dans le sous-sol d’une association, le Centre pour la mémoire et le dialogue en Afghanistan a exposé des dizaines de photos, journaux intimes, parfums ou jouets en plastique. Autant d'objets appartenant aux défunts du conflit qui ravage le pays depuis 40 ans.

"Nous avons besoin d’endroits comme celui-ci, pour que les victimes ne soient pas oubliées", affirme Nargis, 48 ans, qui s'est retrouvée seule, sans le sou, pour élever cinq enfants à la mort de son époux il y a vingt ans.

"Je veux que les autres sachent qui était mon mari", ajoute-t-elle, décrivant un père dévoué qui remplissait des carnets de poèmes et de vœux d’anniversaire pour leurs enfants.

Le musée, fermé temporairement en raison de la crise du coronavirus, raconte des histoires en anglais et dari, accompagnés d’images des victimes. Des photos floues, des portraits professionnels, et pour ceux n'ayant probablement jamais vu d'appareil photo de leur vivant ... des papiers d’identité défraîchis.

Les "boîtes à mémoires" sont autant de souvenirs poignants des disparus.

— Poupée —

Une mini coiffeuse rose, une poupée et ses chaussures en plastique rouge, un sweat-shirt orné de petits cœurs noirs : la vie d’une fillette tuée dans un attentat à Kaboul, distillée dans un tableau tragique recréé par son grand-père.

Il y a les cahiers remplis de gribouillages d’un garçon tué par une bombe talibane lancée sur son école, une médaille reçue par une diplômée en informatique soufflée par une explosion, que sa petite sœur idolâtrait, ou encore les chaussures d'un homme de 25 ans tué par balle par les insurgés.

A la vue de ces objets, un visiteur éclate en sanglots. Lui a perdu quinze membres de sa famille, tués sur trois décennies. Parmi eux, une adolescente, fauchée chez elle par une balle perdue.

Après chaque décès, les objets des disparus gagnent en importance. Et si de nombreux survivants, comme Nargis, souhaitent partager leurs mémoires, d’autres sont plus réticents.

Nik Mohammad Sharif, 57 ans, dont le frère Dawood a été emprisonné et exécuté par le gouvernement communiste soutenu par l'Union soviétique en 1979, explique à l’AFP qu’il a été difficile de convaincre sa famille de participer au projet.

"Ce sont les seules choses qu’il nous reste de mon frère", se lamente-t-il au sujet des photos et lettres de Dawood, dont le corps n'a jamais été retrouvé. Pour Nik Mohammad Sharif, son frère git surement dans une des nombreuses fosses communes du pays.

- 'La douleur des autres' -

Alors que les forces étrangères se préparent à quitter l’Afghanistan suite à un accord entre les Etats-Unis et les talibans, les victimes ont été laissées sur la touche malgré des demandes récentes de la Cour pénale internationale pour une enquête sur de possibles crimes de guerre.

La finalité "de ce musée n’est pas seulement de montrer ces objets", précise une cadre du musée Fatima Alavi. "Quand les gens viennent ici, nous voulons ouvrir un dialogue avec eux."

Jawad Sakhizada, en visitant les lieux, a ressenti une douleur intense, puis un soulagement inattendu. L’homme de 29 ans avait tenté d'enfouir les souvenirs de son petit frère tué il y a plusieurs mois dans un attentat de l’Etat Islamique ciblant un mariage à Kaboul.

"Nous étions en deuil pendant longtemps", raconte-t-il à l’AFP.

"Mais quand je suis venu ici, j’ai réalisé que beaucoup de gens dans ce pays ont souffert encore plus que moi", ajoute-t-il, debout devant une gigantesque installation faite de vêtements ensanglantés, chaussures poussiéreuses et montres cassées, récupérés sur les sites d’attentats.

"Lorsqu’on voit la douleur des autres, on oublie la nôtre", observe Jawad Sakhizada, qui souhaite désormais faire don au musée de l’uniforme de lutte gréco-romaine et des livres de religion de son frère.

Ces objets ne seront probablement pas exposés de sitôt : plus de 600 personnes attendent déjà l’entrée au musée des effets personnels de leurs proches.

L’an dernier, certaines des expositions ont voyagé à l’étranger. Le musée de Kaboul accueille régulièrement des groupes et organise des discussions.

Mais il a de plus grandes ambitions, explique Fatima Alavi : confronter les bourreaux au mal qu'ils ont fait. "Nous voulons que les talibans viennent et voient ça".

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