Témoignage

Covid-19 : parfois contaminés et potentiellement contaminants, le blues des livreurs à vélo

Un cycliste travaillant pour le service de livraison de nourriture Deliveroo, à Madrid le 27 mars 2020 pendant le confinement national.
Un cycliste travaillant pour le service de livraison de nourriture Deliveroo, à Madrid le 27 mars 2020 pendant le confinement national. © Gabriel Bouys, AFP

De Bordeaux à Strasbourg, depuis le début du confinement, de nombreux coursiers à vélo, des plateformes Uber Eats et Deliveroo, poursuivent leur activité. Mais certains d'entre eux ont vraisemblablement contracté le Covid-19 depuis le début du confinement et affirment que les livraisons de repas à domicile menacent leur santé, ainsi que celle des restaurateurs et des clients. 

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Les livreurs des plateformes de livraisons de repas d'Uber Eats et de Deliveroo continuent à travailler, malgré le confinement. Si des mesures de protection ont été mises en place par ces plateformes pour les empêcher de contracter et de diffuser le Covid-19, des livreurs à vélo estiment qu'ils se mettent en danger sur le terrain. Certains d'entre eux ont même suspendu leur activité après avoir développé des symptômes caractéristique de la maladie. 

Coursière pour Deliveroo à Strasbourg, il y a près d'un mois, Marine Stieber a ressenti des symptômes qui lui ont fait penser au Covid-19 : "une toux, un mal de tête et une sensation de fatigue". Après un rendez-vous médical, le verdict tombe. "Le médecin m'a dit que j'avais de grandes chances d'avoir attrapé le Covid-19. Elle m'a prescrit un arrêt de travail jusqu'au 3 avril", précise-t-elle. 

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À l'autre bout de la France, à Bordeaux, Jérémy Wick, livreur pour Deliveroo et Uber Eats, est lui aussi tombé malade à cette même période. "J'ai eu un gros rhume, de la toux, un mal de tête, des courbatures et une grosse fatigue", décrit le jeune homme qui travaille depuis trois ans comme livreur. Soupçonnant un cas de Covid-19, son médecin l'a arrêté pendant quatorze jours, jusqu'au 2 avril. 

Ces deux livreurs ne seraient pas les seuls concernés. Via une application de messagerie, Jérémy Wick dit avoir reçu des messages de livreurs se plaignant d'avoir développé des symptômes. "J'ai eu vent d'une dizaine de cas similaires depuis le début du confinement", affirme-t-il, en citant par exemple "Vincent, un collègue de Paris". Même constat pour Marine Stieber. "Des livreurs que je connais sont tombés malades au début du confinement", déclare-t-elle. 

La "livraison sans contact" pointée du doigt

Pour éviter que le virus ne se répande, Deliveroo et Uber Eats ont pourtant demandé aux livreurs et aux restaurateurs de respecter des mesures barrières, notamment grâce à la "livraison sans contact".

Il est par exemple conseillé aux restaurateurs partenaires de déposer le repas directement dans le sac isotherme du livreur ou encore de créer des zones de récupération des commandes dans l'établissement. Quant aux livreurs, ils doivent, au moment de déposer la commande, reculer d’au moins deux mètres et attendre que le client la récupère. Des règles en phase avec les mesures de précautions édictées par le gouvernement

Mais le principe de la livraison sans contact est contesté par plusieurs organisations syndicales, dont le Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap), Solidaires et CGT, qui demandent par ailleurs l'arrêt des plateformes de livraison de repas le temps du confinement. Dans un communiqué publié le 26 mars, la CGT écrit par exemple que, pour les livreurs, "les temps d'attente créent des attroupements devant les restaurants". 

Un constat partagé par Arthur Hay, secrétaire général CGT des coursiers à vélo de Bordeaux. "Des livreurs se rassemblent devant les restaurants et se parlent à moins d'un mètre. Les restaurateurs préparent à manger sans gants et sans masques", égrène-t-il. 

Difficile également pour les livreurs de respecter la procédure à la lettre. "Je veux faire les choses bien, mais c'est compliqué", se plaint Marine Stieber qui a repris le travail après sa convalescence. "En tant que livreuse, je suis censée ne pas toucher la commande, mais aucun restaurateur ne la pose dans mon sac. Ils disent que cela leur fait perdre du temps. Alors, je la récupère moi-même", explique-t-elle. 

Au moment de déposer la commande devant le logement du client, elle se heurte aussi à un obstacle récurrent. "Même si globalement les clients jouent le jeu, il arrive que certains touchent les bords du sac en récupérant leur commande, sans faire exprès", se désole-t-elle. 

Le système D pour se protéger

Selon ces livreurs, le matériel de protection manque aussi à l'appel, même si les plateformes prétendent rembourser les achats de gel hydroalcoolique, de lingettes désinfectantes ou de gants jetables.

Il y a deux semaines, Marine Stieber a par exemple envoyé une demande de kit d'hygiène à Deliveroo, mais n'a encore rien reçu. En attendant, elle fait avec les moyens du bord. "J'ai un masque en tissu, mais je ne sais pas si c'est vraiment utile", avance-t-elle.

D'après elle, le matériel de protection proposé n'est pas adapté à son activité. "Le masque en tissu m'empêche de respirer correctement à vélo. Et puis, même si j'avais des masques à usage unique, il faudrait en changer après chaque passage chez un client", poursuit-elle. 

Les risques qu'ils prennent sur la route les inquiètent pour leur santé, mais aussi pour celle des clients. "Pendant les deux dernières semaines, j'avais livré environ 200 personnes", se souvient Jérémy Wick. Marine Stieber, elle, dit avoir livré "une dizaine de commandes" une semaine avant son arrêt de travail. Impossible de savoir si leurs clients sont au courant qu'ils sont tombés malades. Contacté par France 24, Uber Eats et Deliveroo n'ont pas répondu à cette question. 

Les aides financières nécessaires mais insuffisantes

Aujourd'hui guérie, Marine Stieber enfourche à nouveau son vélo uniquement pour des raisons financières. "Je pensais pouvoir bénéficier de l'indemnité versée par Deliveroo en cas de mise en quarantaine ou de contamination au Covid-19. Mais ils m'ont répondu que je n'y avais pas droit, parce que je n'avais pas assez travaillé pendant les dernières semaines qui ont précédé mon arrêt de travail", déplore-t-elle. 

Elle devrait toutefois recevoir une aide de l'État spécifique, à hauteur de 1 500 euros et bénéficier d'une indemnité grâce à l'assurance maladie complémentaire proposée par Deliveroo. La plateforme prévoit en effet de verser 30 euros par jour jusqu'à 15 jours d'arrêt.

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Mais pour le moment, Marine Stieber n'a rien reçu et s'inquiète. "J'ai constaté une baisse de mon chiffre d'affaires, depuis que j'ai repris les courses. Je suis à peine à 12 euros de l'heure, alors qu'habituellement j'oscille entre 15 euros et 20 euros de l'heure", indique-t-elle. 

De son côté, Jérémy Wick a décidé d'arrêter de travailler. Auto-entrepreneur, il n'a pas droit au chômage partiel, comme tous les autres livreurs de ces plateformes. Alors il compte sur les aides financières : l'indemnité de 1 500 euros versée par l'État, un dédommagement de 84 euros de la part d'Uber Eats et de 230 euros de Deliveroo. De quoi tenir le temps du confinement.

"Mon objectif principal est de ne pas attraper à nouveau le coronavirus ou de participer à sa propagation. La santé, ça n'a pas de prix", explique-t-il. Cet épisode lui a même ouvert les yeux : "Je livre de plus en plus loin et pour moins cher… Donc, à terme, je veux arrêter définitivement la livraison à vélo."

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