Covid-19 : mettre en place des "passeports d'immunité", une fausse bonne idée ?

Des employés du secteur médical à Dresde, dans l'est de l'Allemagne, le 15 avril 2020.
Des employés du secteur médical à Dresde, dans l'est de l'Allemagne, le 15 avril 2020. © Matthias Rietschel, Reuters

Tiraillés entre l'urgence sanitaire et la volonté d'éviter un désastre économique dus à la pandémie de Covid-19, certains responsables politiques veulent mettre en place un passeport d'immunité pour sortir du confinement. Mais, selon plusieurs scientifiques joints par France 24, une telle mesure ne serait pas sans risques pour la population. 

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Pris en étau entre la crise économique qui s'aggrave jour après jour et le risque que le Covid-19 resurgisse après le déconfinement, plusieurs responsables politiques envisagent la mise en place de passeports d'immunité. Ces derniers permettraient à ceux qui ont déjà contracté la maladie et qui seraient donc immunisés de reprendre leur vie d'avant. Un scénario qui ne fait pas l'unanimité parmi les scientifiques. 

Début avril, le secrétaire d'État à la Santé britannique, Matt Hancock, a annoncé après avoir été contaminé par le Covid-19 puis confiné, que Londres réfléchissait à un système de "certificat d'immunité". Grâce à cette mesure, d'anciens malades qui répondent à plusieurs critères, pourraient ainsi "revenir autant que possible à une vie normale".

Cette idée a également été partagée par la maire de Paris, Anne Hidalgo. Elle l'a introduite dans ses propositions transmises au gouvernement pour organiser le déconfinement de la capitale française. 

De l'autre côté de l'Atlantique, Anthony Fauci, le directeur de l'Institut national américain des allergies et des maladies infectieuses, a déclaré à CNN que la mise en place de passeports d'immunité était "en discussion" au sein de l'administration Trump. "Elle pourrait s'avérer efficace dans certaines circonstances", a-t-il ajouté. 

Des tests "insuffisamment précis"

Ces passeports d'immunité devraient être fondés sur des tests de dépistage d'anticorps spécifiques au Covid-19. Des tests distincts de ceux utilisés pour déterminer si l'on est porteur du virus ou non. Problème : en l'état actuel, ces tests "ne sont pas suffisamment précis pour permettre des passeports d'immunité individuels", affirme Claire Standley, professeure adjointe au Center for Global Health Science and Security de l'université de Georgetown, aux États-Unis. "Tester les individus avec ces méthodes est encore loin d'être considéré comme utile", ajoute-elle.

La principale raison pour laquelle ces tests ont de forts risques d'être inefficaces, selon Claire Standley, c'est qu'ils ne semblent pas être assez précis pour éviter la confusion avec un virus similaire au Covid-19. 

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"Il peut y avoir une réactivité croisée entre les anticorps du SARS-CoV-2 [Covid-19] et les autres virus en circulation, comme ceux qui provoquent des rhumes. Autrement dit, un résultat pourrait être positif, non pas en cas d'exposition au SARS-CoV-2, mais peut-être à un autre virus", précise-t-elle.

Claire Standley va même plus loin. Elle affirme que ces tests ne parviennent pas toujours à détecter une forme mineure du virus. "Les taux élevés de faux négatifs de ces tests montrent que ceux actuellement disponibles ne sont pas recommandés pour établir le diagnostic clinique du patient", pointe-t-elle. "À moins que la sensibilité de ces tests ne s'améliore, ils peuvent ne pas être efficaces pour identifier les malades qui ont guéri d'une forme légère du Covid-19. Leur sang peut en effet contenir des quantités plus basses d'anticorps."

Une immunité éphémère ?

Alors que des scientifiques du monde entier concentrent leurs efforts sur la lutte contre la pandémie de coronavirus, des avancées technologiques rapides pourraient pallier le manque de précision de ces tests. Mais les scientifiques devraient aussi déterminer combien de temps un malade est immunisé contre le Covid-19. 

"Le virus circule largement en Europe et en Amérique du Nord depuis quelques mois seulement. Et c'est donc toute l'information dont nous disposons à ce stade. Nous saurons dans un an si l'immunité perdure pendant un an et dans deux ans si elle dure deux ans", indique Abram Wagner, professeur adjoint d'épidémiologie à l'université du Michigan, aux États-Unis. "D'après les recherches qui ont été réalisées sur les autres coronavirus, l'immunité ne dure pas longtemps et ce ne serait pas surprenant si, pour la plupart des personnes, l'immunité durait moins d'une année."

Près d'un mois avant le déconfinement en France, le président du Conseil scientifique, le professeur Jean-François Delfraissy, a lui aussi émis des doutes sur la possibilité d'une immunité à long terme. "Ce virus est très particulier. Nous avons remarqué que la durée de vie des anticorps protégeant contre le Covid-19 était très courte", a-t-il déclaré mercredi 15 avril au Sénat. "Et nous constatons également de plus en plus de cas de récidive chez des personnes ayant déjà eu une première infection."

Des tensions sociales

Non seulement les passeports d'immunité font face à des obstacles scientifiques, mais ils suscitent des inquiétudes, notamment sur le plan social. "Je soupçonne que beaucoup de personnes aient des ressentiments si certains peuvent aller au travail et gagner de l'argent, parce qu'ils ont un passeport d'immunité", estime Abram Wagner de l'université du Michigan. 

"J'ai de sérieuses inquiétudes sur la manière dont ce types de programmes pourrait être mis en œuvre de manière équitable et juste, même en supposant qu'un test de dépistage des anticorps soit fiable et que l'on en sache plus sur la durée de l'immunité et sur sa capacité de protection", ajoute, de son côté, Claire Standley. 

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Plus particulièrement, selon elle, les passeports d'immunité menacent d'accentuer les inégalités entre les nantis et les démunis. "Si les tests sont payants, cela pourrait encore plus exacerber les disparités entre ceux qui peuvent s'offrir ces tests [et ceux qui peuvent déjà travailler chez eux ou qui reçoivent un revenu pendant le confinement] et ceux qui ne le peuvent pas et qui seraient donc encore plus empêchés de réintégrer le marché du travail."

Claire Standley soulève un autre point troublant : le fait que les passeports d'immunité pourraient créer un effet pervers, en augmentant les chances de contracter le coronavirus. "Puisque les gens retourneraient au travail et permettraient à leurs enfants d'aller à l'école, la promesse d'un passeport d'immunité fera-t-elle en sorte que les gens se comportent de manière moins responsable, et risquent l'infection afin de se retrouver avec un test d'anticorps positif ?", se demande la scientifique. 

Présentés comme une solution de retour à la normale, les passeports d'immunité pourraient aussi être désavantageux pour une partie de la population. "Ce système pourrait potentiellement punir les citoyens qui se sont comportés de façon responsable et qui ont fait de leur mieux pour réduire leur propre risque d'exposition et de transmission au sein de leur communauté", avance Claire Standley.

Article adapté de l'anglais par Tiffany Fillon

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