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INTERVIEW

En Syrie, "s’il y avait une épidémie sévère de Covid-19, ça serait l’hécatombe"

Un Syrien portant un masque pour se protéger du coronavirus dans les rues de Damas, en Syrie, le 14 avril 2020.
Un Syrien portant un masque pour se protéger du coronavirus dans les rues de Damas, en Syrie, le 14 avril 2020. AFP - LOUAI BESHARA
11 mn

Alors que la pandémie de Covid-19 a tué 180 000 personnes dans le monde et en a infecté plus de deux millions, la Syrie ne déplore officiellement que peu de cas. Si l'épidémie venait à s'aggraver, le bilan des victimes serait d'autant plus lourd que le pays, toujours sous le coup des sanctions internationales, manque de matériel médical. 

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Neuf ans de guerre ont laissé le pays meurtri. En Syrie, si un cessez-le-feu conclu par les président russe Vladimir Poutine et turc Recep Tayyip Erdogan a fait taire les armes le 6 mars dernier, les combats ont laissé place à une autre menace : la pandémie de coronavirus. Bien que fortement présent dans la région, comme chez l’allié iranien, le Covid-19 semble pour l’instant épargner les Syriens. Selon les chiffres officiels publiés par le ministère de la Santé le 22 avril, seuls 42 cas de Covid-19, trois décès et six guérisons ont été répertoriés dans le pays. 

Dès le mois de mars, alors que le monde entier commençait à se confiner, le président Bachar Al-Assad a fermé les frontières, les écoles, les restaurants et restreint les mouvements de population entre les provinces, afin d’éviter la propagation du virus

Chaque jour, une centaine de personnes sont testées, essentiellement à Damas. Bien trop peu selon le Dr Nabil Antaki, gastro-entérologue à Alep et fondateur de l’association les Maristes bleus, qui vient en aide depuis 2012 aux plus démunis de l’ancienne capitale économique syrienne. Le médecin, qui n’a jamais fui la Syrie malgré la guerre, redoute que l’épidémie de Covid-19 ne se solde par "une hécatombe" dans un pays où 83 % de la population vit dans la pauvreté et où l’économie est exsangue en raison des sanctions internationales.

France 24 - La Syrie est-elle touchée par la pandémie de Covid-19 ?

Dr Nabil Antaki - Il y a 42 cas déclarés en Syrie à ce jour. Trois personnes sont décédées, six sont guéries, d’autres sont en confinement. Ces cas sont en majorité à Damas et dans sa banlieue, et il y a eu quelques cas à Homs. Les cas diagnostiqués étaient tous concentrés dans un même quartier ou village. Ils ont été entièrement confinés.  Il n’y a pas de cas déclaré à Alep. Beaucoup doutent de la véracité de ces chiffres et pensent que les autorités cachent la vérité. Je ne le crois pas. Elles n’ont rien à y gagner car personne ne blâmerait le gouvernement s’il y a davantage de cas. Je pense cependant qu’il y en a plus mais qu’ils ne sont tout simplement pas déclarés car pas formellement diagnostiqués. Comme dans les autres pays, on ne teste pas tout le monde, seulement les gens vraiment malades. Quelqu’un avec un Covid asymptomatique ou avec très peu de symptômes n’est pas testé avec le PCR [Grâce à un long coton-tige inséré dans le nez, on peut savoir si le patient est infecté par le coronavirus au moment du test, NDLR]. Tout est centralisé à Damas dans le laboratoire du ministère de la Santé. Les prélèvements sont faits dans les autres villes et envoyés. Au début, il n’y avait que 300 tests. Mais l’OMS en a fourni des milliers donc, maintenant, on est capable de tester davantage de personnes. 

Êtes-vous confinés comme une grande partie du monde ?

Les mesures ont été prises en plusieurs étapes. Il y a environ un mois, les écoles, les universités, les lieux et les jardins publics, les restaurants ont été fermés. Une semaine après, il y a eu l’interdiction d’ouvrir les boutiques comme les salons de coiffure, tous les magasins saufs alimentaires et les pharmacies. La semaine suivante, un couvre-feu a été décrété de 18h à 6h. Le 20 avril, les autorités ont permis la réouverture des petites boutiques à tour de rôle. Il y a deux semaines, les voyages étaient interdits d’une ville à une autre, y compris dans la même région. Le 19 avril, elles ont annoncé deux jours pour circuler entre les villes, probablement parce que le ramadan arrive vendredi et qu’il faut réunir les familles. Les gens avaient été pris de court par le confinement et n’avaient pas pu rentrer chez eux. 

Avez-vous des masques, du gel hydroalcoolique ? Les hôpitaux sont-ils prêts à accueillir des cas graves ?

Il y a assez de masques. Quand j’ai écouté l’allocution d’Emmanuel Macron qui promettait suffisamment de masques pour le 11 mai en France, j’ai éclaté de rire parce qu’un pays comme la Syrie, après 9 ans de guerre, étouffé par des sanctions internationales, en a assez ! Quant aux solutions hydroalcooliques, elles sont fabriquées localement. Il y avait quelques entreprises qui en faisaient pour les hôpitaux mais avec la crise, elles ont augmenté leur production. En revanche, s’il y a une épidémie aussi grave qu’en Europe ou aux États-Unis, nous n’avons pas assez de lits en soins intensifs et de ventilateurs. Quand il y a une épidémie, sur 100 malades, 10 auront besoin d’être hospitalisés et 5 à 6 auront besoin de ventilateurs. Si à Alep il y avait 1 000 cas de Covid-19, 50 à 100 personnes auraient besoin d’un ventilateur. Il n’y en a pas 100 dans les hôpitaux publics ou privés. L’OMS en a fourni, le Pape en a offert une dizaine à la Syrie la semaine dernière. Mais s’il y avait une épidémie sévère, ça serait l’hécatombe. Les gens mourraient faute de lits en soins intensifs et de ventilateurs. Nous n’avons pas assez d’équipements pour traiter les cas lourds. Le seul problème, c’est la prévention : les gens mettent leurs masques, utilisent les solutions désinfectantes mais la distanciation n’existe pas. En Orient, les gens aiment bien s’agglutiner. Même si tout est fermé, ils sont côte à côte devant les boulangeries, les commerces. Ils n’arrivent pas à appliquer cette règle. Je leur dis “ça ne sert à rien de mettre des masques et d’utiliser du gel si vous vous mettez les uns à côté des autres”. 

Comment sont traités les patients positifs ? Utilisez-vous l’hydrochloroquine ?

Il n’y a pas de protocole admis. Le ministère de la Santé a donné plusieurs options aux médecins qui traitent le Covid, entre autres le protocole du professeur Raoult et un anti-viral en vogue actuellement aux États-Unis. Le reste est un traitement de support avec l’oxygène et le respirateur. Quand il y a eu les rumeurs sur le protocole du professeur Raoult, beaucoup de gens sont allés dans les pharmacies pour acheter le plaquénil (hydroxychloroquine) et l’azithromycine. J’en ai aussi acheté pour traiter quatre personnes, au cas où. Je ne sais pas si je les utiliserai, vu la controverse actuelle.

Qu’en est-il des camps de déplacés ou de réfugiés ? Faut-il s’inquiéter d’une propagation du virus ?

Jusqu’à présent, il n’y a aucun cas répertorié. Avec les Maristes bleus, nous avons en charge un camp de réfugiés kurdes à 30 km d’Alep. Il y a deux ans, ils avaient fui la région d’Afrine lors de l’arrivée de l’armée turque. Nous y allons deux fois par semaine. Je suis en charge de l’équipe médicale du camp et nous n’avons trouvé aucun cas. Quand nous distribuons les vivres et les colis sanitaires, les gens se mettent à trois mètres les uns des autres. Nous prenons nos précautions.

Comment est la situation sécuritaire ? Y a-t-il encore des combats, notamment près d’Alep ?

L’armée syrienne a lancé une offensive pour libérer une partie de la province d’Idleb. Le 16 février, elle a pris le contrôle de la principale autoroute qui relie Alep au reste de la Syrie et a libéré les faubourgs ouest d’Alep, qui étaient toujours sous le contrôle des groupes armés rebelles. Ils continuaient à bombarder Alep tous les jours, même après la libération des quartiers Est, il y a trois ans. Le 16 février, les Aleppins étaient en liesse car, après plusieurs années de guerre, ils pouvaient enfin dormir sans avoir peur d’un obus mais aussi utiliser cette autoroute qui relie Homs, Damas et même le Liban. Le lendemain, un avion civil s’est posé à Alep pour la première fois depuis huit ans.

Après cette date, il y a eu une contre-offensive des groupes armés rebelles appuyés par l’aviation et les drones turcs. Ils ont repris le contrôle de l’autoroute et de certaines régions libérées par l’armée syrienne. Fin février, les négociations entre la Russie et la Turquie ont permis un accord de cessez-le-feu. Les rebelles se sont retirés de l’autoroute et, depuis début mars, il n’y a plus aucun combat en Syrie. La situation est complètement gelée. Aucune balle n’a été tirée depuis le 1er mars. Et avec la crise du Covid, les jeunes ne sont plus appelés à faire le service militaire.

Le président Bachar Al-Assad et le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, en visite à Damas lundi, ont appelé à lever les sanctions contre la Syrie et l’Iran. Avez-vous l’espoir d’être entendus ?

Cela fait des années que je me bats pour la levée des sanctions. Elles sont iniques, illégales. Pour nous, c’est un crime contre l’humanité selon la définition de la Convention de Genève. C’est une punition collective que l’on inflige à une population civile. Elles ne concernent pas les dirigeants du pays mais les 23 millions de citoyens syriens qui ne peuvent rien importer ou faire de transaction financière. 

Il y a un mois, avec un collectif d’ONG européennes, nous avons adressé une lettre au ministre des Affaires étrangères français, américain, britannique et allemand pour leur dire qu’il fallait lever les sanctions. Avec la crise du Covid, il y a une raison supplémentaire et nous avons réitéré ces messages aux gouvernements occidentaux. Les sanctions ne vont pas accélérer un processus de paix, ça ne va pas faire tomber le gouvernement. Ça ne fait que souffrir la population civile syrienne.

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