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TÉMOIGNAGES

Rouvrir les écoles : les enseignants partagés entre envie de renouer le contact et peur du Covid-19

Les cours ont repris depuis le 22 avril au lycée Lapérouse de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie.
Les cours ont repris depuis le 22 avril au lycée Lapérouse de Nouméa, en Nouvelle-Calédonie. © Théo Rouby, AFP

Ils veulent retrouver leurs élèves mais les gestes barrières (port du masque, gel hydroalcoolique et distanciation de deux mètres) dans les écoles, collèges et lycées semblent bien compliqués à mettre en place aux yeux de plusieurs enseignants interrogés par France 24.

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Quand Magali, Myriam, Fabienne et Sabrina ont entendu le discours du président Emmanuel Macron annonçant la reprise des cours le 11 mai, puis le plan de reprise de leur ministre Jean-Michel Blanquer, les quatre enseignantes sont passées par toutes sortes d’émotions : d’abord la surprise, puis l'inquiétude et le scepticisme.

Sur le principe, l’idée de reprendre le chemin de l’école réjouit la plupart d’entre elles, pressées de tourner la page du confinement. Entre "la classe à distance très pesante", "les difficultés à joindre les parents" et "les gamins qui s’ennuient chez eux", elles sentent que "les élèves ont besoin de se retrouver, de se sociabiliser".

Après neuf semaines de confinement pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, force est de constater que beaucoup de parents ont eu du mal à concilier le télétravail et l’école à la maison, nombre d’enfants se retrouvant scotchés sur des écrans toute la journée. Dans ce contexte inédit, l’essentiel, selon elles, n’est donc pas de faire cours ou de finir les programmes, mais bien de renouer le contact. "On a un rôle social à jouer, estime Magali, professeure de mathématiques dans un collège de l’académie de Nantes. "On doit redonner de l’oxygène aux élèves."

"Je n’ai pas envie de mourir du Covid-19 en allant à l’école"

Mais le retour ne se fera pas à n’importe quel prix. "On veut bien retourner au boulot, mais honnêtement, je n’ai pas envie de mourir du Covid-19 en allant à l’école", s’inquiète pour sa part Fabienne, enseignante de lettres dans un lycée de l’académie de Nancy-Metz. "Surtout que ce n’est pas moi qui décide de prendre le risque pour ma famille", précise-t-elle alors que son époux souffre d’hypertension et "sort d’un cancer de la thyroïde".

À en croire les échos des nombreux échanges WhatsApp du corps professoral, cette crainte semble se propager. "Certains ont quand même le sentiment d’être sacrifiés et de devoir aller à l’abattoir", rapporte Sabrina, professeure d’anglais dans un lycée de l’académie d’Aix-Marseille.

À l'origine de cette appréhension, le flou qui plane concernant les modalités du retour à l’école. Lors de son audition à l’Assemblée nationale le 21 avril, le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, a indiqué que la reprise sera échelonnée sur trois semaines par niveaux de classe, avec des groupes de 15 élèves au maximum. Seuls les élèves des grandes sections de maternelle, de CP et de CM2, dites "classes charnières", retourneront à l’école, la priorité étant donnée à ceux en zone REP+ (réseau d’éducation prioritaire).

"La vraie question, ce n’est pas quand on retourne en classe, mais dans quelles conditions sanitaires", résume Myriam, enseignante en école élémentaire REP+ dans l’académie de Versailles. "Et cela, on n’en sait rien."

"Pas de savon pour se laver les mains"

La Francilienne de 31 ans émet notamment de sérieux doutes sur le fait de disposer de gel hydroalcoolique pour ses élèves dès le 11 mai. "On nous a dit qu’on sera fournis mais on a du mal à y croire puisque déjà en temps normal, ils n’ont pas de savon pour se laver les mains." Le constat est le même pour Magali. Les élèves de son collège ont déjà passé l’année dernière sans avoir de quoi se nettoyer les mains. "Et là, on a fini par avoir un savon pour 350 adolescents, un mois avant le début du confinement", précise-t-elle.

De quoi rendre les professeurs sceptiques sur le nettoyage des tables, des poignées de porte ou encore des rampes dans les escaliers – potentiellement vecteurs du virus – alors que les agents techniques sont, en temps normal, en sous-effectifs dans une grande majorité des établissements scolaires. Dans le lycée de Sabrina, un agent doit chaque jour nettoyer un minimum de 20 salles, ainsi que deux toilettes et le réfectoire. "Comment leur demander plus aujourd’hui ?", s'indigne la professeure d’anglais de 44 ans, qui dresse un constat amer : "On paie aujourd’hui les politiques d’austérité menées dans l’Éducation nationale depuis trente ans, que ce soit en terme de personnel, de matériel ou de classes surchargées."

Dans ce contexte, peu d’enseignants osent espérer pouvoir travailler avec des masques d’ici le 11 mai. "Le gouvernement n’en a même pas assez pour le personnel soignant, alors comment imaginer en avoir pour nous", concède Myriam. Sauf que Magali y voit une priorité. "Quand un professeur parle, il déverse un torrent de postillons sur les tables, sinon sur la tête des élèves", décrit la professeure de mathématiques, presque 39 ans. "Certes, cela risque de cacher toute mon expressivité, indispensable pour tenir une classe", poursuit-elle. Pour autant, elle estime que "là sera sa limite". "Si le gouvernement ne nous en donne pas, cela voudra dire qu’il n’est pas à la hauteur", ajoute-t-elle.

"Tout ce cirque pour six semaines de cours"

Dans les collèges et lycées, où les cours doivent reprendre le 18 mai, respecter la distanciation sociale de deux mètres semble irréaliste. Dans les couloirs par exemple. "Celui qui mène à ma classe dessert 20 salles avec 35 élèves chacune. Imaginez ce que ça donne à l’interclasse, même avec moitié moins d’élèves", s’étonne Fabienne, l’enseignante de Lorraine.

Pour éviter un tel scénario, il a été, un temps, envisagé que les professeurs circuleraient de classe en classe pour permettre aux élèves de rester dans les salles. "L’idée ne tient pas la route au lycée, puisque les classes sont désormais scindées à chaque spécialité, que ce soit SVT ou langues", tranche Fabienne.

Même topo dans les classes : avec un maximum de 15 élèves, difficile d’envisager les deux mètres réglementaires entre chaque adolescent. Fabienne est souvent en travaux dirigés avec ses classes. Soit 17 à 18 élèves par salle. "Même dans cette configuration, ils sont à peine séparés d’une demi-table, explique-t-elle. Celui qui est au premier rang est juste en face de moi."

Seule solution, selon elle : diviser les classes de trente élèves en trois groupes. "Cela signifie enseigner à un groupe toutes les trois semaines", poursuit l’enseignante en lettres, qui calcule qu'au final, chaque groupe ne bénéficiera que de deux semaines de cours, puisque les oraux du bac français débutent fin juin. "En gros, il [le gouvernement] aura fait tout ce cirque pour six semaines de cours", lâche Fabienne, qui cherche pourtant à relativiser en cette période inédite. "Qu’est-ce que trois mois de cours sur une scolarité complète ?", se demande-t-elle. "D’habitude, on nous dit ‘madame, on n’a pas étudié ce point du programme l’année dernière’. Eh bien, pour une fois, on saura que c’est vrai", ironise-t-elle.

La colère gronde en salle des professeurs

Alors que peu d’enseignants ont abordé la question avec leur directeur d’établissement, "sûrement en attente de directive supplémentaire", tout semble s’opposer à cette rentrée : l’organisation, les conditions sanitaires et les parents. "Mieux vaut réfléchir à une rentrée en septembre que de faire une rentrée dans la précipitation", estime Fabienne.

En attendant d’avoir plus de détails sur les modalités de reprise (qui vont être discutées entre le ministère, les régions et les villes), la colère gronde dans les salles des professeurs. "On a l’impression que les gens qui travaillent au ministère n’ont jamais vu la réalité d’une salle de classe. Pourquoi ne pas nous avoir consultés ?", s'emporte Fabienne. "Le problème est à chaque fois le même dans l’Éducation nationale. Une consigne est donnée en haut et c’est à notre charge d’adapter les choses. Comme cela, si ça ne marche pas, c’est sur nous que ça retombe."

Déjà échaudés par la réforme des lycées de Jean-Michel Blanquer l’année dernière, les enseignants semblent avoir perdu confiance dans leur ministre. "On dirait qu'il subit les annonces d'Emmanuel Macron", note Sabrina. Quand le 12 mars, le chef de l’État annonçait la fermeture de tous les établissements scolaires à partir du lundi 16 mars, le ministre avait la veille écarté cette idée, la qualifiant "de contre-productive". Concernant la réouverture des écoles le 11 mai, Jean-Michel Blanquer semble avoir été une nouvelle fois "pris de court", estime de son côté Fabienne. "On raconte qu’au ministère, on préparait les modalités de la rentrée pour septembre sans être au courant du 11 mai", assure la Lorraine.

"Choquée par le discours d'Emmanuel Macron"

Alors que Fabienne et Sabrina attendent les consignes de leur directeur d’établissement pour savoir si elles retourneront dans leur lycée, Myriam n’envisage pas de reprendre en mai. Elle se dit trop choquée par "le double discours d’Emmanuel Macron" qui évoque "sa volonté de pallier les inégalités" alors que dans le même temps, le ministère a annoncé la suppression des classes dans de nombreuses académies, et essentiellement des REP+, "là où les inégalités sont les plus grandes". Pour elle, c’est la goutte de trop : "Son argument n’est rien d’autre qu’un subterfuge", s’indigne-t-elle.

En revanche, Magali, elle, se dit prête à y aller, tout en restant attentive à l’évolution de la situation d’ici le 11 mai. "Avec une concertation forte entre collègues et une bonne préparation en amont, on devrait pouvoir y arriver", estime-t-elle, même si elle reconnaît que "se préparer en une journée, c’est un peu court".

Dans ce tumulte, Fabienne, la professeure de français, a retenu une chose. Dans son discours, Emmanuel Macron a bien précisé que la reprise se ferait "si les conditions sanitaires sont là". "Les médias ont oublié le 'si', Pas nous", conclut-elle.

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