Dans les prisons françaises, "la double peine" des détenus face au Covid-19

Des personnels pénitentiaires à la prison de la Santé, à Paris, après les travaux de rénovation, le 12 avril 2019.
Des personnels pénitentiaires à la prison de la Santé, à Paris, après les travaux de rénovation, le 12 avril 2019. © Stéphane de Sakutin, AFP

Face au risque de propagation du nouveau coronavirus dans les prisons, ces "bombes épidémiologiques", des mesures d’exception ont été prises par la justice française, permettant une baisse drastique du nombre de détenus. Mais les bonnes nouvelles s’arrêtent là. 

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Un prisonnier par cellule : le principe est inscrit dans la loi sur l’encellulement individuel depuis 1875 en France. Mais depuis, il n’a jamais été respecté. La surpopulation dans les prisons a même valu à la France d’être condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme en janvier dernier. Cependant, pour la première fois en 150 ans, ce principe pourrait être appliqué, à la faveur de la crise sanitaire. C’est du moins ce que suggèrent les chiffres.

À la veille du confinement en France (17 mars), il y avait plus de 72 575 détenus en France pour environ 61 000 places. Un mois plus tard, après les mesures gouvernementales prises pour éviter une crise sanitaire et sécuritaire en prison, les 188 établissements pénitentiaires français comptaient  62 650 détenus, soit  près de 10 000 en moins, avec un taux d’occupation de 103 %, contre 119 % le 1er mars.

"Ce n’est pas vraiment un scoop, mais la rapidité avec laquelle on a fait quasiment disparaître la surpopulation carcérale qu’on nous présentait comme incompressible a fait tomber le masque. Désormais, il n’est plus possible de nier que c’est une volonté politique et rien d’autre", a réagi sur Twitter le blogger et avocat au barreau de Paris, Maître Eolas. 

Néanmoins, les experts doutent des motivations profondes du gouvernement. En facilitant la libération d’une partie des détenus, le gouvernement "était motivé par la crise sanitaire, non par des considérations de fond", juge François Bès, coordinateur du pôle enquête à l'Observatoire international des prisons (OIP). Interrogé par France 24, il redoute "qu’on retombe rapidement dans la situation catastrophique d’avant". 

Un terrain fertile pour le virus 

Entre le taux d’occupation, les cellules exiguës, la promiscuité lors des promenades ou des douches collectives et le manque de matériel de protection, les prisons sont rapidement apparues comme des bombes épidémiologiques. La ministre française de la Justice a donc mis en place des mesures d’exception qui ont conduit à la baisse de la population carcérale. 

Ces mesures permettent "d'apprécier avec davantage de mansuétude qu'à l'accoutumée les demandes de réduction de peine ou les libérations conditionnelles", a souligné le 25 mars Nicole Belloubet. Certains dispositifs existants – concernant notamment l'examen des suspensions de peine et des libérations sous contrainte – ont également été simplifiés. 

"C’est clairement un progrès, mais on doit aller plus loin", estime Anne-Sophie Wallach, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature. "Nous sommes encore loin d'avoir atteint la barre des 100 % en matière de taux d’occupation", explique-t-elle à France 24 alors que certaines prisons ou quartiers, notamment ceux réservés aux courtes peines, ont toujours des taux de 130, 150 ou 180 %. "Le taux national de 100 % ne se traduit pas par un prisonnier par cellule", ajoute-t-elle. "Il y a toujours des structures où les détenus dorment au sol, à deux ou trois par cellule". 

L’absence de tests jette le doute sur le nombre de cas 

Par ailleurs, les mesures mises en place pour éviter la contagion dans les prisons ont paradoxalement aggravé le problème de surpopulation dans certaines structures. "Les détenus ont été entassés dans des zones spécifiques afin de libérer de l'espace pour les cas suspects de Covid-19 devant être isolés", souligne François Bès, dont l’organisation a récolté de nombreux témoignages de détenus affirmant être enfermés à 2 ou 3 dans des cellules de 9 m². 

En l'absence de tests, il craint aussi que les cas de Covid-19 ne soient regroupés dans des zones de quarantaine avec des personnes souffrant d’autres pathologies, mettant leur vie en danger. "Enfin, malgré tous les efforts du personnel, les mesures de protection basiques, comme le lavage des mains ou la distanciation sociale, sont impensables dans les prisons", ajoute-il. Les détenus n’ont pas le droit de porter des masques, ils n’ont, pour la plupart, pas de gants et le gel hydro-alcoolique leur est refusé, l’alcool étant interdit en détention. 

Selon l’OIP, l’absence de tests jette le doute sur le nombre réel de cas d’infection dans les prisons. Selon son dernier bulletin, publié le 23 avril, 101 cas de Covid-19 étaient confirmés parmi les détenus – dont un mort – et 259 cas parmi les personnels pénitentiaires – dont un mort. 

"Une cocotte-minute sur le point d’exploser"  

Les mesures de confinement ont également mis à mal les rares facteurs d’apaisement en détention : maintien des liens avec les proches, possibilité de passer du temps en dehors de sa cellule, possibilité de travailler pour gagner un peu d’argent, etc. L’interdiction des visites familiales a notamment été un coup dur pour les détenus. Pour compenser, les autorités ont étendu l’accès à la télévision et aux appels téléphoniques. Maigre consolation. 

Pour les détenus, le confinement "c’est la double peine, estime François Bès. Les détenus sont mal informés. Et ils ne manquent pas de temps pour ruminer et broyer du noir". Dans des messages vidéos récoltés par Mediapart, des détenus font part de leurs peurs, leur colère ou leur sentiment d’abandon. 

"On regarde les informations tous les jours et on voit les gens dehors qui parlent de protections que nous n’avons pas", s’étonne un détenu de région parisienne. "Si le virus rentre à l’intérieur, vous pouvez imaginer le chaos et le nombre de morts", redoute un autre, dans le sud de la France. La prison est "une cocotte-minute sur le point d’exploser", poursuit-il, avant de retourner la caméra pour montrer la cellule qu’il partage avec deux autres personnes.  

"Le tabou est brisé"

Ces derniers jours, des améliorations ont néanmoins été notées : les détenus et personnels affectés au "service général" – le ménage, la cuisine et autres tâches d’entretien – ont finalement reçu des masques. Des centres de détention ont même participé à la production de masques, comme dans celui du Val de Reuil, en région Normandie.  

Plus globalement, la crise actuelle a mis en lumière la situation critique des détenus en France et permis d'étendre les programmes de libération anticipée. "Maintenant, on sait qu’il est possible de réduire la population des prisons, sans faire de mal à la société", reprend Anne-Sophie Wallach. "Ceux qui ont été libérés sont des gens qui vont sortir de toute façon, il n’y a aucune raison d’avoir peur". "Ce qui nous interroge sur leur raison d’être en prison dès le départ", renchérit François Bès.  

Bien qu’elle ne soit pas confiante sur le maintien des évolutions positives, Anne-Sophie Wallach espère qu’elles vont néanmoins créer un précédent et "peut-être faire pencher la balance en faveur de la probation", ces sanctions exécutées en milieu ouvert. 

Des pressions allant dans ce sens pourraient venir des directeurs de prison eux-mêmes. Le Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP-CFDT) estime que la baisse du nombre de détenus est "un gigantesque espoir”. “L’épidémie qui nous touche durement a balayé tous les impossibles et toutes les frilosités : il ne sera en effet plus jamais possible de prétendre que l’encellulement individuel constitue un objectif inatteignable”, a écrit le syndicat le 20 avril, dans une lettre ouverte à Emmanuel Macron.  "Le tabou est désormais brisé", ajoute-t-il, demandant au chef de l’État d’avoir "le courage et la cohérence” de poursuivre dans cette voie au-delà de la crise sanitaire. 

Article traduit de l'anglais par Sarah Leduc

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