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Théories du complot et "fake news" : combattre "l'infodémie" de Covid-19

Donald Trump, à la maison-blanche, le 22 avril 2020.
Donald Trump, à la maison-blanche, le 22 avril 2020. © Mandel Ngan, AFP

Internet a été inondé par la désinformation et les théories conspirationnistes à propos de la pandémie de coronavirus, avec l’appui de certains dirigeants et célébrités. Un défi de taille à relever pour les autorités sanitaires, les plateformes de réseaux sociaux, les journalistes et les citoyens.

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Les autorités sanitaires américaines ont dû intervenir dans l'urgence cette semaine pour éteindre un incendie allumé par le président Donald Trump, qui a suggéré dans son point presse du 23 avril que l'injection de désinfectant pourrait être expérimentée comme traitement contre le Covid-19.

Conséquence, de nombreux Américains ont appelé les lignes d'assistance téléphonique pour en savoir plus. Médecins et experts de la santé ont dû réagir avec fermeté, mettant en garde la population contre l'usage dangereux de ces remèdes faits maison.

La désinformation est un fléau de notre époque. Elle est opportuniste et a tendance à se greffer sur n'importe quelle crise, en particulier lorsque celle-ci est mondiale, comme la pandémie actuelle. Internet regorge de théories conspirationnistes sur le Covid-19, prétendument né dans un laboratoire chinois ou américain, ou encore soi-disant propagé par les réseaux de téléphonie 5G.

"Nous ne combattons pas seulement une épidémie, nous combattons une 'infodémie'", a averti en février le directeur général de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Par le néologisme d'"infodémie", l'OMS entend "une surabondance d'informations, certaines exactes et d'autres non, qui fait qu'il est difficile de trouver des sources dignes de confiance et des conseils fiables lorsque la population en a besoin".

Selon une étude intitulée "Types, revendications et sources de désinformation Covid-19" et menée par le Reuters Institute for the Study of Journalism et l'Oxford Internet Institute, l"'infodémie" actuelle a été amplifiée par la mondialisation de la crise sanitaire, mais surtout par l'adoption de ces théories par des influenceurs des réseaux sociaux et même par certains dirigeants mondiaux.

Donald Trump, le spécialiste des "fakenews"

Avec 78,4 millions de followers sur Twitter et une audience télévisuelle qui dépasse parfois les 10 millions de téléspectateurs pour ses briefings quotidiens, Donald Trump est l'un des plus grands influenceurs de la planète.

Dans son discours à la Maison Blanche jeudi, le chef d'État américain a suggéré qu'il était possible d'utiliser la lumière du soleil ou une lumière UV pour affaiblir le Covid-19. Il a ensuite évoqué les avantages potentiels des désinfectants employés comme traitement. "Je vois le désinfectant qui neutralise le virus en une minute... Est-ce qu'on pourrait faire quelque chose comme ça, par injection dans le corps ou presque comme un nettoyage ?", a lancé Donald Trump. Ce à quoi les experts en santé du monde entier ont réagi avec force, avertissant les gens de ne pas ingérer de désinfectant.

"Il est regrettable que je doive commenter ce point, mais les gens ne doivent en aucun cas ingérer ou s'injecter de l'eau de Javel ou du désinfectant", a déclaré ainsi Patrice Harris, le président de l'Association médicale américaine, dans une déclaration vendredi. "Soyez assurés que lorsque nous trouverons un traitement ou un vaccin contre le Covid-19, il ne sera pas rangé dans les rayons des produits de ménage [en supermarché]".

Le fabricant de désinfectant Lysol, Reckitt Benckiser, a écrit, quant à lui, sur son site : "En tant que leader mondial des produits de santé et d'hygiène, nous devons être clairs sur le fait qu'en aucun cas nos désinfectants ne doivent être administrés dans le corps humain [par injection, ingestion ou toute autre voie]".

À la suite de ces remontrances, la Maison Blanche a déclaré vendredi que Donald Trump avait voulu faire preuve de sarcasme en parlant de désinfectant et a reproché aux médias d'avoir sorti ses propos de leur contexte.

Mais ce n'est pas la première fois que le président américain fait des remarques infondées à propos de traitements possibles du virus. En mars, il avait annoncé que l'hydroxychloroquine, un médicament antipaludéen, faisait l'objet d'une procédure accélérée d'approbation par l'Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA). 

Quelques jours plus tard, un habitant de l'Arizona est mort après avoir ingéré avec sa femme du phosphate de chloroquine, dont l'usage est destiné à l'entretien des poissons en aquarium. La veuve de ce citoyen américain a déclaré à NBC News qu'ils l'avaient pris après avoir regardé les discours télévisés au cours desquels le président Trump avait parlé des avantages potentiels de la chloroquine.

Le 24 avril, la FDA a fermement mis en garde contre l'utilisation de l'hydroxychloroquine et de la chloroquine sur ordonnance pour traiter le Covid-19, en raison des risques cardiaques que le médicament pouvait faire courir.

Les réseaux sociaux contre-attaquent

Les réseaux sociaux habituellement hésitants à prendre des mesures conséquentes contre la désinformation politique et les fausses informations, ont décidé cette fois de passer à l'action.

Le 17 mars, plusieurs géants d'Internet ont publié une déclaration commune dans laquelle ils s'engagent à "aider des millions de personnes à rester connectés tout en combattant conjointement la fraude et la désinformation sur le virus, en augmentant le contenu faisant autorité et en partageant les mises à jour critiques en coordination avec les agences gouvernementales de santé du monde entier".

Les plateformes ont retiré ou joint des avertissements aux messages signalés comme étant des faux par des vérificateurs indépendants. Mais l'efficacité de la réponse apportée varie d'une entreprise à l'autre. "Sur Twitter, 59 % des post classés comme faux restent en ligne, contre 27 % pour YouTube, et 24 % pour Facebook sans aucun avertissement", d'après l'échantillon analysé par le Reuters Institute.

De son côté, Google a annoncé qu'il avait installé une équipe 24 heures sur 24 pour supprimer les informations erronées du résultat de son moteur de recherche et de YouTube. Le géant d'Internet a promis de rediriger les utilisateurs cherchant des informations sur le coronavirus vers le site de l'OMS et à d'autres organismes officiels de santé.

Parmi les mesures adoptées figure aussi la décision, fin mars, de supprimer les posts partagés par le président d'extrême droite du Brésil, Jair Bolsonaro, qui contenaient des informations trompeuses sur le virus. YouTube, Facebook et Twitter ont retiré plusieurs contenus de ses comptes où ce dernier faisait notamment l'éloge de l'hydroxychloroquine, comme Donald Trump. Jair Bolsonaro avait par ailleurs qualifié le Covid-19 de "fantasme" et de "petite grippe".

Médias traditionnels et vérification des faits

Pour faire face à cette situation préoccupante, les médias et les organismes de fact-checking s'efforcent, eux aussi, de démonter les fausses informations et de tenir le public informé, grâce aux informations vérifiées fournies par des médecins, des scientifiques et des institutions internationalement reconnues telles que l'OMS.

Le nombre de vérifications de contenus publiés en anglais a augmenté de plus de 900 % entre janvier et mars, a indiqué le Reuters Institute, ce qui montre que les vérificateurs indépendants ont réagi très rapidement pour démentir les fausses informations sur la pandémie, et ce, dès son apparition début janvier à Wuhan, en Chine.

"La volonté croissante de certains médias de dénoncer les mensonges de politiciens de premier plan peut peut-être aider à contrer cette tendance [même si elle risque de fâcher leurs plus fervents partisans]", estiment les auteurs du rapport. Quant à la décision de retirer les messages de Jair Bolsonaro, elle "a été à notre avis un moment important dans la manière dont les propriétaires des plateformes gèrent le problème de la désinformation qui vient d'en-haut", selon le rapport.

Des accusations de menace pour la liberté d'expression

L'effort concerté et revendicatif des tenants des réseaux sociaux pour limiter la diffusion de contenus nuisibles sur le Covid-19 a été salué par les ONG et les organismes de vérification des faits. Toutefois, rien ne dit qu'il sera maintenu dans la lutte permanente contre la désinformation politique. 

En tout cas, les géants du Web n'en font pas la promesse. Dans un récent entretien avec le New York Times, Mark Zuckerberg, le PDG de Facebook, a déclaré qu'il était plus facile de faire la différence entre les bonnes et les mauvaises informations lors d'une crise sanitaire qu'en politique. Les directives de l'OMS et les données scientifiques sont des faits clairs, qui permettent de distinguer facilement le faux du vrai.

L'utilisation de tactiques similaires contre la désinformation politique est plus complexe en raison de la question de la liberté d'expression. Des critiques émergent déjà à ce propos.

"Twitter dit qu'il supprimera les messages qui 'pourraient entraîner une panique générale, des troubles sociaux ou des désordres à grande échelle'. Mais cela pourrait concerner n'importe quel message", a prévenu Dan Gainor, le vice-président du groupe conservateur d'analyse de contenus Media Research Center, à Fox News. "Twitter a servi d'agence de presse pour diffuser des photos et des vidéos d'actualité du monde entier. Maintenant, [ce réseau social] veut restreindre ces informations, c'est une règle que seul un dictateur pourrait apprécier."

Certains pays, dont la Hongrie et la Bulgarie, ont d'ailleurs été critiqués pour avoir pris des mesures visant à lutter contre la propagation de fausses nouvelles et considérées comme une menace à la liberté d'expression à plus long terme.

En mars, Budapest a adopté une loi élargissant les pouvoirs du Premier ministre, Viktor Orban. Elle prévoit notamment de lourdes peines de prison pour les éditeurs de "fausses informations" sur le virus ou sur les mesures prises par le gouvernement lui-même. Pareil en Bulgarie, où le gouvernement a proposé une loi controversée du même genre.

L'Algérie a également adopté une nouvelle loi qui inquiète les manifestants et les militants des droits de l'Homme, criminalisant la diffusion de "fausses informations" jugées préjudiciables à "l'ordre public et à la sécurité de l'État […] et à l'unité nationale". 

Les conseils pour déceler des fausses informations

Les organismes de vérification des fausses informations proposent des programmes éducatifs et des conseils aux citoyens sur la manière d'identifier les "fake news".

L'International Fact Checking Network, un forum pour les vérificateurs de faits du monde entier, a créé en janvier une alliance, #CoronaVirusFacts, qui a réuni plus de 100 enquêteurs pour publier, partager et traduire les faits concernant le nouveau coronavirus. Ils partagent une variété de ressources Covid-19 dont des outils de vérification des faits, des conseils pour les journalistes, des rapports et des bulletins d'information.

Pour se prémunir contre l'"infodémie", il est conseillé par exemple de prendre une grande respiration avant de partager les dernières nouvelles reçues sur le virus, surtout si elles sont empreintes d'émotion ou de polémiques. Il est aussi recommandé de consulter le site de l'OMS ou du ministère de la Santé de votre pays pour se familiariser avec les faits concernant la maladie, ou encore de faire plus confiance aux scientifiques qu'aux hommes politiques.

L'un des moyens les plus courants de la désinformation consiste à utiliser des photos qui ont été altérées ou présentées hors contexte. Le fact-checker First Draft News propose par exemple une boîte à outils pour aider à vérifier les images. Vishvas News, une organisation indienne de vérification des faits, propose un guide pour vérifier à la fois les images et les vidéos.

La désinformation existe depuis des millénaires et ne devrait pas cesser de se répandre de sitôt. Mais les mesures prises actuellement, la mobilisation générale et les conseils des spécialistes contre les "fake news" suscitent de l'espoir, car ils pourraient aider les gens à mieux comprendre "l'infodémie" actuelle et les campagnes de désinformation à l'avenir.

Et à mesure que les chercheurs poursuivent leurs recherches sur le coronavirus – ses modes de transmission, ses taux d'infection et de mortalité, la recherche de traitements –, des informations plus fiables vont progressivement émerger et évincer la fiction.

* Bahar Makooi a adapté ce texte de Tamar Shiloh-Vidon depuis l'anglais 

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