Covid-19 : polémique en France autour des masques à la vente en grande surface

Un employé contrôle des masques de protection dans une chaîne de production de l'usine de la société Kolmi-Hopen, le 1er février 2020 à Saint-Barthélémy-d'Anjou, dans l'ouest de la France.
Un employé contrôle des masques de protection dans une chaîne de production de l'usine de la société Kolmi-Hopen, le 1er février 2020 à Saint-Barthélémy-d'Anjou, dans l'ouest de la France. © Loïc Venance, AFP

Les enseignes de la grande distribution françaises ont promis de mettre en vente dès lundi des millions de masques de protection contre le Covid-19. Mais des professionnels de la santé demandent des explications sur ces livraisons, après des semaines de pénurie et de rationnement.

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La polémique ne cesse d'enfler. Dès lundi 4 mai, des millions de masques à usage unique seront vendus en France dans les enseignes de la grande distribution. Cette annonce faite par Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie et des Finances, a provoqué l'indignation de nombreux professionnels de la santé qui réclament davantage de masques depuis des semaines. Soutenue par le gouvernement, la grande distribution se défend, réfutant l'existence d'un stock de masques cachés.

Dans une lettre, sept ordres de professions de santé – dont celui des médecins, des sages-femmes ou encore des infirmiers – ont fait part jeudi 30 avril de leur "consternation" face à la vente de milliers de masques dans les supermarchés, autorisée dans un contexte de "pénurie" pour les professionnels de la santé.

"Comment expliquer que nos soignants n'aient pas pu être dotés de masques quand on annonce à grand renfort de communication tapageuse des chiffres sidérants de masques vendus au public par certains circuits de distribution ?", s'interrogent-ils.

Ces représentants de soignants contestent en particulier le fait que des millions de masques chirurgicaux, plus protecteurs, seront vendus dans les grandes surfaces. "Nul n'aurait reproché à des circuits de distribution grand public de distribuer des masques grand public. C'était là un complément essentiel qui serait venu compléter utilement l'arsenal de défense contre le virus", écrivent-ils. 

Une "surenchère de l'indécence"

C'est moins cette initiative que la quantité de masques promis dans les supermarchés qui a fait bondir les signataires de la lettre. "100 millions par ici, 50 millions par là. Qui dit mieux ?", écrivent-ils, en dénonçant une "surenchère de l'indécence". 

Le groupe Leclerc devrait en effet recevoir une commande de "170 millions" de masques, a par exemple affirmé jeudi Michel-Édouard Leclerc sur BFMTV. De son côté, Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, a annoncé mercredi sur BFMTV que le groupe "a sécurisé" pour les prochaines semaines quelques "225 millions de masques", dont "175 millions de chirurgicaux, 50 millions en textile".

Les magasins Système U distribueront, eux, "une quinzaine de millions de masques" à partir de lundi, a déclaré à Franceinfo Dominique Schelcher, président de la chaîne de magasins. 

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Les groupes de la grande distribution se sont engagés à vendre ces masques chirurgicaux et grand public à prix coûtant ou avec une faible marge. Si le prix des masques à usage unique ne pourra pas dépasser 95 centimes l'unité, conformément au plafond fixé par l'État, le prix des masques grand public n'est pas encadré en raison de la diversité des modèles. 

Face à ces accusations, la grande distribution s'est défendue samedi d'avoir constitué des "stocks cachés" de masques. "Je trouve ça dégueulasse car ça casse le front qui s'est construit entre le personnel de santé et le monde économique", a réagi Michel-Édouard Leclerc, dans une interview au Journal du dimanche, jugeant la polémique "nulle, puérile, stérile".

"C'est de la diffamation que de raconter que Leclerc ou Système U ont enfoui les masques dans des caves pendant que d'autres en avaient besoin. Il faut arrêter les conneries, il n'y a pas de loup", a-t-il ajouté. "C'est maintenant qu'arrivent les masques, donc cette idée de stocks cachés, d'accumulation, ce sont des mauvais scénarios inventés", a-t-il insisté.

"Cette polémique des masques est insensée et infondée", a tweeté, de son côté, Dominique Schelcher. "La situation est simple : nos commandes de masques chirurgicaux pour la vente au public datent d'après le 24/04, jour de l'autorisation gouvernementale. Avant, nous avions juste de quoi protéger nos équipes."

"Des commandes" plutôt que stocks de masques

La polémique prenant de l'ampleur, le gouvernement tente de calmer le jeu. Dans une interview au Parisien-Aujourd'hui en France, Olivier Véran, le ministre de la Santé, a assuré samedi que "la grande distribution n'a pas véritablement de stocks et n'a fait qu'annoncer des commandes à venir, pour le moment". 

Réfutant l'argument d'un stock de masques dissimulé, Olivier Véran tente de rassurer les soignants. "La priorité pour moi est [qu'ils] puissent avoir des masques chirurgicaux. La grande distribution est autorisée à vendre ses stocks dès lors que cette condition est bien respectée. (...) On sort d'une période où les soignants n'ont pas toujours eu accès aux masques dans des quantités suffisantes. Je comprends donc leur émotion, voire leur colère", a-t-il déclaré. 

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Le secrétaire d'État aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, a lui aussi cherché à apaiser les tensions, en détaillant la répartition des commandes de masques. "Il y a deux jours, nous avions réceptionné depuis le début du pont aérien environ 500 millions de masques. Ces 500 millions de masques, ce sont des commandes de l'État pour moitié, ce sont des commandes de la grande distribution, des opérateurs (...), toutes ces commandes qui ont été passées il y a maintenant quelques semaines arrivent de façon coordonnée et toutes ces commandes passent par la douane", a-t-il déclaré dimanche sur France 3. 

Pour Jean-Baptiste Djebbari, la situation a par ailleurs bien changé depuis le début du confinement. "Aujourd'hui, nous ne sommes plus du tout dans les circonstances d'il y a quelques semaines", avec de l'importation "qui peinait à arriver" pour répondre à la demande des soignants, a-t-il poursuivi. 

Commission d'enquête et menace de dépôt de plainte

Non convaincue par ces explications, une partie de la classe politique s'est emparée du débat. Certaines personnalités politiques continuent de soupçonner des stockages de masques. C'est le cas de la sénatrice de Gironde Nathalie Delattre, membre du Mouvement radical, qui a demandé la constitution d'une commission d'enquête sur le sujet.

"Soit la grande distribution a une puissance de frappe infiniment supérieure à celle de l'État et a réussi à se procurer autant de masques en si peu de temps, et dans ce cas-là, la commission devra faire toute la lumière sur les insuffisances de la chaîne de décision nationale", a-t-elle écrit dans un courrier au président du Sénat, Gérard Larcher, et transmis à l'AFP. "Soit la grande distribution se moque de la santé du peuple français, et devra répondre à cette question : combien de vies auraient pu être épargnées si ces stocks avaient été distribués plutôt que d'être stockés en attendant d'être vendus !"

De son côté, Renaud Muselier, président Les Républicains de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, a menacé dans un tweet de déposer une "plainte pour mise en danger de la vie d'autrui et non assistance à personne en danger". Il a aussi donné "trois jours à la grande distribution pour prouver qu'elle n'avait pas de stock secret de masques pendant la crise".

Parmi les détracteurs de la grande distribution figure aussi Damien Abad, chef de file des députés Les Républicains. Il a fustigé l'État pour son "défaut d'anticipation", estimant qu'il a été "supplanté par les grandes surfaces". Le député du Maine-et-Loire Matthieu Orphelin et Yannick Jadot, chef de file des écologistes, ont quant à eux demandé que les soignants reçoivent en priorité ces masques destinés à la grande distribution.

Soignants ou non, tous les Français devraient pouvoir se procurer des masques après le 11 mai. "Il y aura assez de masques pour tous les Français", a promis le Premier ministre Édouard Philippe, lors de la présentation du plan de déconfinement.

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