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Pandémie de Covid-19 : un laboratoire de Wuhan, bouc émissaire parfait pour Trump ?

L'Institut de virologie de Wuhan abrite le seul laboratoire P4 - c'est-à-dire habilité à manipuler les pathogène de niveau 4, les plus dangereux - en Chine.
L'Institut de virologie de Wuhan abrite le seul laboratoire P4 - c'est-à-dire habilité à manipuler les pathogène de niveau 4, les plus dangereux - en Chine. AFP - HECTOR RETAMAL

La trajectoire d'une théorie du complot au sujet du rôle joué par l’Institut de virologie de Wuhan dans la pandémie de Covid-19 en dit long sur la manière dont l’administration américaine de Donald Trump cherche à trouver un bouc émissaire à la crise sanitaire actuelle.

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"Des preuves immenses". Mike Pompeo, le secrétaire d'État du président américain Donald Trump, veut croire et faire croire à la théorie d'un accident de laboratoire en Chine qui serait à l'origine de la pandémie de Covid-19. Il avait même, dimanche 3 avril, des accents de George W. Bush assurant, en 2002, que l'Irak disposait d'armes de destruction massive. Comme l'ex-président américain, Mike Pompeo a refusé de livrer les preuves à l'appui de son affirmation, demandant, en substance, qu'on le croie sur parole.

L'hypothèse que le Sars-CoV-2, le virus à l'origine du Covid-19, se serait échappé d'un laboratoire de Wuhan avant d'aller contaminer plus de 3,5 millions de personnes dans le monde à ce jour n'est pas nouvelle et Pékin a, à plusieurs reprises, nié ces allégations, tout comme l'Organisation mondiale de la Santé (OMS). Elle traîne effectivement dans les recoins de l'Internet conspirationniste depuis fin janvier. Mais ce n'est que récemment qu'elle a fait son chemin jusqu'aux plus hautes sphères de l'administration américaine. Le président Donald Trump a commencé à l'évoquer en public le 18 avril, avant de se faire plus affirmatif le 1er mai, clamant, lui aussi, avoir "vu les preuves" à ce sujet.

Une théorie du complot, deux chapelles

Le laboratoire dans le viseur de la Maison Blanche est l'Institut de virologie de Wuhan, qui abrite depuis 2015 le seul centre de recherche chinois de sécurité maximale habilité à manipuler les agents pathogènes les plus dangereux. Fondé grâce au soutien scientifique de la France et à l'aide financière américaine, ce laboratoire est dirigé par la virologue chinoise Shi Zengli, qui a fait de la traque des coronavirus sa spécialité depuis une quinzaine d'années.

Il n'en fallait pas plus pour réveiller l'imagination débordante des conspirationnistes. Ils se sont divisés en deux chapelles : ceux qui, à l'instar de Steve Bannon, l'ex-conseiller de Donald Trump, veulent croire que le Covid-19 est une arme biologique expérimentale ayant échappé à ses créateurs, et d'autres, comme le sénateur républicain Tom Cotton, qui estiment qu'il s'agit d'un accident au sein d'un institut insuffisamment sécurisé.

Ces théories se sont nourries du flou qui règne encore actuellement autour de l'origine de l'épidémie. L'hypothèse du marché de Wuhan comme point de départ de la crise sanitaire, quoique communément admise, n'a, en effet, jamais été érigée en vérité scientifique absolue, rappelle le quotidien hongkongais South China Morning Post. Une étude chinoise, publiée le 24 janvier dans la revue The Lancet, indiquait, ainsi, que parmi les premiers cas de contamination à Wuhan, certains semblaient ne pas avoir de lien avéré avec le fameux marché. 

Les soupçons qui pèsent sur les autorités chinoises, accusées d'avoir manqué de transparence au début de l'épidémie ont ajouté de l'eau au moulin des conspirationnistes. Ils y ont vu le signe que Pékin tentait de cacher quelque sombre secret.

Câbles diplomatiques et rapport des "Five Eyes"

Mais pour que cette thèse s'infiltre en haut lieu et puisse nourrir les attaques anti-chinoises de l'administration Trump, il fallait des éléments plus solides. Il y a d'abord eu un article publié le 11 mars par le magazine Scientific American dans lequel Shi Zengli, la directrice du laboratoire de Wuhan, reconnaissait avoir, dans un premier temps, craint que le coronavirus se soit échappé de son centre de recherche. Peu importe que cette virologue y assure aussi avoir acquis l'assurance qu'aucune des souches de coronavirus étudiées à l'institut ne correspondait à celle du virus qui a pris le monde d'assaut. 

L'administration américaine a, ensuite, retrouvé deux câbles diplomatiques remontant à 2018 dans lesquels des responsables de l'ambassade américaine à Pékin mettaient Washington en garde contre des "problèmes de sécurité" à l'Institut de virologie de Wuhan, a appris le Washington Post, le 14 avril. Aucune précision sur la nature des soucis relevés par les diplomates n'est donnée, et l'article a été publié dans les pages "opinions" et non pas d'actualité du journal. Il n'empêche que ces "révélations" ont eu un large écho dans les médias conservateurs américains, y compris la chaîne Fox News, réputée pour être l'une des principales sources d'information de Donald Trump.

Le jour même où Mike Pompeo assurait détenir des "preuves" concernant le rôle joué par le labo dans l'origine de l'épidémie, le tabloïd australien Daily Telegraph publiait une enquête qui semble aller dans le sens voulu par Washington. Le quotidien conservateur assure avoir eu une copie d'un rapport d'une quinzaine de pages des services de renseignement des pays du Groupe des cinq (les "Five Eyes", l'alliance dans le renseignement des États-Unis, du Royaume-Uni, de l'Australie, du Canada et de la Nouvelle-Zélande) qui étudie la piste d'un accident à l'Institut de virologie de Wuhan. Mais, tout en reconnaissant que les travaux menés sur les coronavirus dans ce laboratoire présentaient un risque sanitaire, ces espions ont conclu qu'il n'y avait guère que 5 % de risque que la pandémie actuelle soit due à un agent pathogène qui se serait échappé du laboratoire. Seuls les Américains semblaient plus prompts à blâmer le centre de recherche chinois.

Contre l'évidence scientifique

Les raisons pour lesquelles les Américains se retrouvent isolés dans leur entêtement à vouloir rejeter la faute de l'épidémie sur l'Institut de virologie sont d'abord scientifiques. L'hypothèse d'une manipulation génétique qui aurait mal tourné et donné naissance au Sars-CoV-2 se heurte à une littérature abondante qui démontre sans l'ombre d'un doute que le Covid-19 est d'origine animale, souligne The Lancet. Sinon, l'analyse du génome de ce coronavirus aurait, le cas échéant, permis de retrouver la trace d'une quelconque intervention humaine, ajoute la prestigieuse revue scientifique britannique.

Il faudrait donc que le laboratoire ait déjà eu en sa possession le Sars-CoV-2, ce que Shi Zengli a vigoureusement nié. La seule souche de coronavirus apparentée sur laquelle les scientifiques chinois de l'Institut de virologie ont travaillé présente une concordance de 96 % avec le Covid-19. "Cette divergence de 4 % est équivalente à environ 20 ans d'évolution d'un virus", a expliqué au site Vox Edward Holmes, un virologue australien. Il n'y a donc aucune chance pour que les deux agents pathogènes soient les mêmes.

Enfin, "si on fait un peu de mathématiques élémentaires, c'est assez clair de voir quelle piste il faut privilégier", résume Peter Daszak, un épidémiologiste qui travaille depuis 15 ans sur les maladies infectieuses en Chine, interrogé par Vox. "On peut estimer qu'il y a environ entre 1 et 7 millions de Chinois qui sont contaminés chaque année par un virus qui vient d'une chauve-souris dans la nature, alors qu'il y a seulement une douzaine de personnes, très bien protégées, qui sont en contact avec les coronavirus dans ce laboratoire. C'est tout simplement illogique de penser que le virus vient de l'Institut de virologie plutôt que de la nature", résume-t-il.

Il reconnaît cependant qu'il n'y a aucun moyen d'écarter à 100 % l'hypothèse d'un contamination accidentelle. C'est pourquoi cette thèse est politiquement si séduisante pour un Donald Trump qui, après avoir accusé les démocrates d'avoir surjoué le risque épidémique, après avoir blâmé la soi-disant trop lente réaction de l'Organisation mondiale de Santé, semble s'être trouvé un nouveau bouc émissaire. 

>> Champion du déni face au Covid-19, Trump entre en campagne pour sa réélection

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