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INTERVIEW

Pandémie de grippe dans les années 50 et 60 : autre époque, autres réponses en France

Séance de vaccination, en France, en 1961 (illustration).
Séance de vaccination, en France, en 1961 (illustration). © STF / AFP
6 mn

Au cœur de l’actualité et des attentions depuis plusieurs mois, le Covid-19 n’est pourtant pas la première pandémie de l’ère moderne. Dans l’histoire des crises sanitaires depuis la deuxième moitié du XXe siècle, la France a déjà été frappée par deux pandémies de grippe, dans les années 1950 et dans les 1960. Retour sur ces épisodes peu connus avec Frédéric Vagneron, historien de la médecine et des maladies infectieuses.

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Coronavirus, Covid-19 ... En raison de son lourd bilan humain et de ses conséquences socio-économiques, la pandémie actuelle, qui a fait plus de 258 000 morts dans le monde et obligé plus de la moitié de la planète à se confiner, est au centre de l'attention internationale et des préoccupations des scientifiques.

Face à l'ampleur de la crise sanitaire actuelle, il existe un parallèle avec l'histoire récente des pandémies qui ont atteint la France. Quelques décennies après la très meurtrière grippe espagnole de 1918-1919, deux pandémies ont sévi dans le monde dans la seconde moitié du XXe siècle : la grippe asiatique de 1957-1958, suivie de la grippe de Hong Kong, en 1968-1969. Chacune, de type A, a fait entre 1 et 4 millions de morts, selon l'OMS. En France, malgré quelques dizaines de milliers de morts (le bilan est toujours discuté par les historiens), ni les pouvoirs publics, ni les médias, n'en ont fait grand bruit à l'époque.

>> À voir : Les grandes pandémies de l'Histoire

N'ayant pas entraîné la paralysie de l'économie nationale, ni de mesures de confinement, elles restent aujourd'hui méconnues et oubliées. S'il est difficile de comparer deux périodes très différentes, pas seulement parce que la couverture médiatique et le rôle actuel joué par les réseaux sociaux était inexistant, on peut expliquer les différences de perception et le décalage entre les mesures prises à l'époque et celles d'aujourd'hui destinées à contrer le Covid-19.

France 24 a interrogé Frédéric Vagneron, historien de la médecine et des maladies infectieuses et chercheur rattaché au Centre Alexandre-Koyré (EHESS-CNRS).

France 24 : Comment expliquez-vous la différence de perception entre les pandémies de grippe asiatique et de Hong-Kong, et celle du Covid-19 ?

Frédéric Vagneron : Il faut se rappeler que la grippe, qu'elle soit saisonnière ou pandémique, est une maladie qui a été historiquement très étudiée, notamment ses manifestations épidémiologiques et cliniques. On dispose de récits de pandémies de grippe et des descriptions de la maladie à partir du XVIIIe siècle, et on connait extrêmement bien la description clinique de la grippe et ses différents effets au niveau respiratoire ou certains symptômes caractéristiques comme l'abattement en début d'infection.

Les deux pandémies de grippe qui surviennent dans un intervalle de 10 ans, entre 1957-1958, puis 1968-1970, ont marqué les esprits. L'épisode de la grippe espagnole de 1918-1919 était encore en mémoire dans la population et pour les médecins qui avaient été confrontés à cette catastrophe sanitaire majeure à la fin de la Première Guerre mondiale. En 1957, la grippe est perçue comme une "vieille" connaissance, avec des formes saisonnières souvent bénignes, mais c'est également une maladie que les scientifiques associent pour la première fois à la circulation de ses différents virus, un savoir encore incertain mais inconnu trois décennies plus tôt.

Avec le Covid-19, on est dans une situation radicalement différente : on fait face à une maladie dont aucun médecin n'avait connaissance il y a encore six mois. Il y a donc toutes les inconnues d'une maladie qui se propage rapidement. Il faudra du temps pour décrire et stabiliser ses caractéristiques propres, y compris dans le temps, dans les populations.

Comment percevez-vous le décalage entre les mesures prises à l'époque et celles qui ont été prises pour freiner la propagation du Covid-19 ?

Même si des problèmes d'absentéisme se sont posés au cours de ces pandémies, avec un ralentissement de la vie économique, ou un engorgement des services hospitaliers, il est vrai qu'à l'époque le pays n'était pas à l'arrêt comme aujourd'hui. D'un point de vue sanitaire, les mesures préconisées ne divergeaient pas fondamentalement de celles prononcées dès la fin du XIXe siècle ou au début du XXe siècle, et ce, en dépit des nouveaux savoirs virologiques.

Avec l'apparition de la grippe, on savait à l'époque qu'il s'agissait d'une maladie très contagieuse, qu'il fallait éviter de sortir et faire attention à la convalescence. On craignait encore les complications bactériennes. Les recommandations de santé publique parues dans les comptes-rendus de débats de l'Académie de médecine, même si elles n'étaient pas mises en œuvre massivement, signalent par exemple l'intérêt du port du masque. Le décalage avec les mesures actuelles, dont le confinement de la population, est certes important, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y avait pas une conscience du risque à l'époque. D'ailleurs, la pandémie de grippe de 1968-1969 a donné lieu à une mobilisation internationale orchestrée par l'OMS, qui avait donné l'alerte face à un virus nouveau, comme en 1957, et comme aujourd'hui.

Néanmoins, l'époque de ces pandémies et celle d'aujourd'hui sont bien distinctes. Dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale jusqu'aux années 1970 comprises, il y a, dans les pays occidentaux, une confiance généralisée dans les progrès techniques et scientifiques, malgré des voix plus prudentes. Une certaine confiance qui est justifiée par les avancées thérapeutiques avec la commercialisation de nouveaux médicaments, comme les antibiotiques contre les maladies infectieuses bactériennes, ou le développement des vaccinations grâce à de nouvelles techniques de biologie moléculaire et de génétique. Des maladies jusque­-là omniprésentes comme la tuberculose sont reléguées au passé. Jusqu'à l'apparition du VIH dans les années 1980, les sociétés occidentales pensent s'être débarrassées des grandes épidémies de maladies infectieuses ou qui sévissent encore dans les pays "en voie de développement".

L'étude de ces pandémies de grippe, dites oubliées, peuvent-elles contribuer à lutter contre le Covid-19 ?

D'un point de vue médical et scientifique, les pandémies grippales, dues à des virus en évolution constante, sont une sorte de modèle pour comprendre ce qu'il se passe aujourd'hui. Le terme de "vague", chez les épidémiologistes, est ainsi intimement lié à un phénomène de réapparition successive de l'épidémie dans le temps lors des pandémies historiques, en particulier celle de 1918-1919. Mais, comme tout modèle, il a ses limites, et les médecins et chercheurs qui travaillent sur le Covid-19 savent pertinemment que le comportement de ce nouveau coronavirus est irréductible à ce que l'on connait sur les souches grippales.

Pour autant, à partir de la fin des années 1990, des politiques de préparation pandémiques se sont développées au niveau international, depuis les recommandations de l'OMS jusqu'aux politiques de préparation nationales, et le modèle de menace retenu a très majoritairement été celui de la grippe pandémique. La pertinence de ces plans de préparation pose question aujourd'hui : la focalisation sur le modèle grippal permettait-elle d'anticiper les défis imposés par le Covid-19 ? Dans ces plans, on a par exemple la quasi-certitude de disposer d'un vaccin assez efficace même si cela demande du temps et des moyens techniques, logistiques et financiers considérables.

Ce schéma est remis en cause aujourd'hui par l'incertitude qui entoure la pandémie de Covid-19. Malgré la rapidité de l'identification de ce virus et son séquençage, les chercheurs n'ont aucune expérience de traitement, alors qu'ils ont 70 années d'expérience de vaccination contre la grippe. Sans compter qu'à partir des années 1990, d'autres outils pharmaceutiques ont été utilisés contre la grippe, comme des antiviraux spécifiques. Dans le cas du Covid-19, il faut chercher et tester une nouvelle panoplie prophylactique et thérapeutique, y compris en testant l'efficacité de médicaments prescrits pour d'autres maladies.

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