Accéder au contenu principal

Défaite de 1940 : l’armée française mal préparée, "une légende construite par Vichy"

Des prisonniers de guerre français en mai 1940.
Des prisonniers de guerre français en mai 1940. © Bundesarchiv, Bild 121-0404 / Wikimedia

Le 10 mai 1940, l'armée allemande lance son offensive à l'Ouest. En quelques semaines, les soldats français sont balayés et le pays se résout à signer l'armistice. Comment l'une des meilleures armées au monde en est-elle arrivée là ?

Publicité

Après plusieurs mois de "drôle de guerre", l'armée allemande attaque finalement les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg puis la France, à partir du 10 mai 1940. En moins de quinze jours, le pays est envahi par le Nord. L'armée française, pourtant à l’époque l'une des plus puissantes au monde, ne peut tenir. C'est la débâcle. Et le 22 juin, 1940, le gouvernement de Philippe Pétain signe l'armistice avec l'Allemagne.

Pourquoi une défaite aussi rapide ? Pour France 24, l'historien militaire Michaël Bourlet, ancien officier et professeur d'histoire aux écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, revient sur les mythes et légendes entourant les soldats français et sur les raisons de l'échec de la bataille de France. 

France 24 : L'armée française était-elle vraiment si mal préparée face à l’attaque allemande?

Michaël Bourlet : L’armée française de 1939-1940 est assimilée à la peu glorieuse "drôle de guerre", à la défaite militaire de mai-juin et au naufrage politique de juin 1940. Dans la mémoire collective française, elle incarne l’une des plus grandes défaites militaires de la France. L’idée selon laquelle l’armée était mal préparée, peu motivée, mal équipée face à une Wehrmacht bien préparée et invincible, est une légende construite par Vichy, et encore entretenue aujourd’hui malheureusement, comme un élément de justification. Il est mieux d’avouer sa défaite face à une armée plus forte que plus faible !

Car oui, malgré les lacunes et les difficultés, l’armée française possède les moyens, le matériel et cinq millions d’hommes, plus qu’en 1914, pour se battre en 1939. Les budgets consacrés aux armées, qui ne cessent d’augmenter depuis le milieu des années 1930, ont permis de rééquiper l’armée de l’air, de motoriser l’armée de terre, d’achever la ligne Maginot, une ligne fortifiée sur les frontières Est de la France, et de construire, au prix d’un effort considérable, une flotte puissante. Avec l’armée britannique, l’armée française possède un avantage incontestable sur l’armée allemande. Le haut commandement ne reste pas inactif avant la guerre. Il planifie et définit une doctrine qui imagine la guerre comme en 1918 : offensives à objectifs limités, champs de bataille préparés, fronts continus et puissance du feu pour briser le mouvement de l’adversaire. 

Dans l'imaginaire collectif, on a l'image d'une débâcle avec une armée française peu courageuse. Qu'en-est-il en réalité ?

Cette armée a laissé l’image d’une armée peu courageuse et peu combative. Il est vrai que certains chefs n’ont pas su réagir, que certaines unités, peu aguerries pendant la "drôle de guerre", ont paniqué ou se sont débandées. Dans les faits, les soldats français se sont battus avec courage et ténacité. Le bilan des pertes de la campagne de France nous montre combien les combats ont été rudes. On est loin de l’image véhiculée par le film "La 7e compagnie" !

Aujourd’hui, les dernières recherches montrent qu’environ 60 000 soldats français ont été tués entre mai et juin 1940. De son côté, l’armée allemande perd 30 % de ses chars et avions pendant la campagne de France. Ses pertes humaines sont estimées à 27 000 tués et disparus en juin et 21 000 en mai. Ces pertes valent ou sont même supérieures aux batailles de la Grande Guerre. Ainsi, il y a vraisemblablement plus de soldats allemands et français tués ou disparus en 1940 qu’au Chemin des Dames en 1917.

Est-ce que l'armée française a connu quand même quelques succès?

Comme toujours, les combats pendant la campagne de France ne sont pas homogènes et ils dépendent du terrain, de l’état de la troupe, des hommes, du commandement, de l’armement, etc. Qu’entend-on par succès dans une campagne qui débouche sur une défaite ? C’est compliqué... Il y a eu des épisodes glorieux comme la mise en échec de l’armée italienne sur le front des Alpes en juin 1940. Sans être véritablement des succès, quelques combats ont également donné du fil à retordre à l’armée allemande. À Stonne dans les Ardennes, du 15 au 27 mai, les Français tentent de faire pression sur le flanc de l’offensive allemande après la percée de Sedan. Le village est pris et repris au moins 17 fois mais les Français ne parviennent pas à percer. Toutefois, les fantassins et tankistes français infligent aux Allemands, pour qui Stonne devient le Verdun de 1940, des pertes en hommes et en matériels considérables.

Je pense également aux combats livrés à Bouchain dans le Nord pendant la bataille de l’Escaut. Les fantassins du 45e régiment d’infanterie empêchent les Allemands de franchir le canal de l’Escaut entre le 21 et le 26 mai et retardent ainsi la progression de la Wehrmacht vers le Nord. Enfin, le cas des six divisions d’infanterie de la 1re armée est aussi intéressant. Ne pouvant pas se dégager, ces six divisions sont encerclées à Lille et livrent un combat retardateur jusqu’au 1er juin, contribuant ainsi au sursis donné aux troupes anglo-françaises quittant Dunkerque. Enfin, il ne faut pas oublier les faits d'armes et les combats pour l'honneur comme ceux livrés par les spahis à La Horgne le 15 mai 1940 ou les fameux cadets de Saumur sur la Loire du 18 au 20 juin 1940.

À quoi est due finalement cette défaite éclair ? Pourquoi la ligne Maginot n'a-t-elle pas mieux protégé la France ?

Pendant la campagne de France, les Allemands prennent des risques. Ils concentrent leurs chars dans les Ardennes, sur un terrain difficile, entre la ligne Maginot et le corps principal de l’armée française au Nord. Puis, alors que l'armée française part à la rencontre du groupe d'armée allemand qui a pénétré en Belgique, les divisions blindées allemandes percent dans les Ardennes. Elles encerclent les forces alliées dans un immense "coup de faux" jusqu'à la Manche, avant de les détruire et d'attaquer en direction du Sud. C’est l’effondrement de l’armée française.

Depuis 1945, mille et une causes ont été avancées pour expliquer la défaite, allant des ponts sur la Meuse aux institutions de la IIIe République, en passant par la ligne Maginot dont l’exemple fut repris récemment par des commentateurs pour illustrer les difficultés que notre pays rencontre face à la crise sanitaire que nous connaissons. Ce qui n’a aucun sens !

Les raisons de la défaite ne sont pas industrielles, techniques ou même démographiques. On l’a vu, l’armée française possède des hommes, du matériel et de l’armement en nombre et en qualité. Son moral est bon en 1939 même si la période de la "drôle de guerre" contribue à l’affaiblir fortement. Les raisons de cette défaite sont d’abord intellectuelles et doctrinales. Le commandement ne parvient pas à penser la guerre qu’il doit mener. Focalisé sur les enseignements de la Première Guerre mondiale, l’état-major français est incapable de s’adapter aux nouvelles formes de la guerre. Les Français font moins bien que ce que leur doctrine préconisait. Les Allemands font mieux. La défaite de la France est totale.

En ce qui concerne la ligne Maginot, l’armée allemande ne l’attaque pas frontalement, mais elle la contourne dans un premier temps pour réaliser sa percée vers l’Ouest en mai. L’issue de la guerre ne se joue pas devant la ligne Maginot mais dans les plaines du nord de la France. Puis en juin, quelques tronçons de cette ligne fortifiée sont le théâtre de combats avant la reddition.

France 24 : De quelle façon cette défaite a marqué l'armée française au cours des décennies qui ont suivi et jusqu'à aujourd'hui?

Globalement, cette défaite a profondément marqué la France. L’armée de la Libération de 1944-1945 est créée avec des hommes venant des rangs de l’armée de 1939-1940, de l’armée d’armistice, de l’Empire, de la France Libre, de la Résistance, etc. La magie des amalgames et des recompositions et la guerre contre l’Allemagne nazie permettent de mettre au second plan toutes les oppositions. Fille de toutes ces composantes, l’armée française apparaît unie au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Pourtant, les plaies ne sont pas totalement cicatrisées dans l’après-guerre. L’histoire de l’armée française dans la seconde moitié du XXe siècle est ponctuée par la réactivation de ces tiraillements politico-militaires hérités de la Seconde Guerre mondiale, en particulier à l’occasion des guerres de décolonisation. Ces tiraillements trouvent aussi une suite logique dans des conflits de mémoire qui ont tendance, par la force des choses et avec le temps, à s’atténuer. 

 

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine

Page non trouvée

Le contenu auquel vous tentez d'accéder n'existe pas ou n'est plus disponible.