Covid-19 : Elon Musk rouvre son usine Tesla et met au défi les autorités américaines de l'arrêter

L'usine de Tesla à Fremont, en Californie, a repris son activité lundi en violation des règles de confinement locales.
L'usine de Tesla à Fremont, en Californie, a repris son activité lundi en violation des règles de confinement locales. © Stephen Lam, Reuters

Le richissime et influent patron de Tesla a rouvert son usine californienne en violation des règles sanitaires. Elon Musk a mis les autorités au défi de l'arrêter. Un geste aux lourdes conséquences en cette période de lutte contre la propagation du Covid-19.

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"Sherif, fais moi peur." Tel est, en substance, le message adressé par Elon Musk, le patron de Tesla et SpaceX, aux autorités du comté d'Alameda, en Californie, à quelques kilomètres de la Silicon Valley.

Le fantasque PDG a, en effet, annoncé sur Twitter, lundi 11 mai, la réouverture de son usine de production de voitures électriques en violation des règles locales de confinement. "Je serai dans les rangs avec tout le monde. Si quelqu'un doit être arrêté, je demande que ce soit moi et moi seul", a-t-il ajouté.

Elon Musk devient ainsi le premier grand patron à défier ouvertement des mesures prises pour lutter contre la propagation du Covid-19 au États-Unis. Une décision qui le range, à l'instar du président américain Donald Trump, dans le camp des partisans d'une reprise au plus vite de l'activité économie, au risque de faire monter en flèche le nombre de contaminations au coronavirus. Le président américain a d'ailleurs exprimé son soutien en appelant la Californie à laisser les ouvriers de l'usine retourner au travail, dans le sillage de son fils, l'homme d'affaires Eric Trump, qui a approuvé le tweet du patron de Tesla.

Réglementation "fasciste"

Elon Musk n'a pas décidé de devenir délinquant sur un coup de tête. Sa frustration n'a fait que grandir ces dernières semaines. Il a commencé à se montrer irrité peu après avoir reçu l'ordre de fermer son usine, dont l'activité n'a pas été jugée essentielle, le 23 mars. Il s'est d'abord fendu de plusieurs tweets cinglants critiquant la mesure, avant de se lâcher à l'occasion de la présentation des résultats financiers aux actionnaires, le 30 avril, en qualifiant la réglementation sanitaire de "fasciste". Quelques jours plus tard, il menaçait de délocaliser la production au Texas, où le gouverneur républicain s'est dit prêt à laisser le groupe faire tourner son usine. Puis, il a déposé une plainte en justice contre les autorités locales pour faire invalider la fermeture de son site.

Mais en décidant de redémarrer l'activité à Fremont au mépris des lois en vigueur, tout en mettant la police au défi de l'arrêter, le fondateur de Tesla fait dangereusement monter les enchères. Les autorités californiennes, qui avaient cherché à calmer la colère d'Elon Musk ces derniers jours en assurant tout faire pour permettre un retour à la normale économique au plus vite, ont été prises de court.

Elles ont commencé par condamner cette décision, mais la police de Fremont n'avait pas encore sorti ses menottes, mardi. "Nous espérons que Tesla va se plier à la réglementation sans que nous ayons besoin de recourir à des mesures supplémentaires pour la faire respecter", ont simplement indiqué les autorités du comté.

Des sanctions à double-tranchant

Le choix est cornélien : arrêter le patron de Tesla risque de le pousser à fuir vers des cieux plus cléments, emmenant avec lui les quelques 10 000 emplois de son usine d'assemblage de voitures électriques. Une décision aux conséquences économiques lourdes qui risquerait aussi des laisser des traces politiques auprès des ouvriers ayant perdu leur emploi dans l'affaire, note le Washington Post. "Je ne pense pas que le sanctionner serait très bien vu, tout particulièrement avec tous ces emplois en jeu", a reconnu Scott Haggerty, un responsable de district dans le comté d'Alameda, qui compte plus d'1,2 million d'habitants.

Mais laisser faire n'est pas une option politiquement plus réjouissante. D'abord parce que le comté s'est enorgueilli d'avoir un nombre relativement bas de contaminations – 2 100 cas avérés depuis mars (soit environ 0,16 % de la population) – grâce à des mesures sanitaires parmi les plus strictes de la région. Céder face aux provocations d'Elon Musk brouillerait ce message de sérieux sanitaire. Des employés de l'usine de Fremont ont déjà fait part de leur crainte de devoir retourner travailler alors que les autorités locales répètent depuis plus d'un mois que ce serait dangereux pour toute la communauté.

L'autre risque est de donner l'impression d'une fermeté à deux vitesses. Plusieurs commerces ont été mis à l'amende ces dernières semaines dans les environs de la Silicon Valley. Les autorités californiennes peuvent-elles se permettre de donner l'impression qu'un milliardaire habitué aux déclarations à l'emporte-pièce est au dessus des lois, comme l'ont souligné plusieurs internautes sur Twitter ?

Vent de révolte libertarienne

D'autres entrepreneurs du très influent secteur tech en Californie pourraient alors être tentés de marcher dans les pas d'Elon Musk. Si la Silicon Valley est apparue comme un bon élève du confinement, c'est essentiellement grâce au comportement des grands noms du secteur, comme Google et Facebook qui ont déjà prévu de laisser leurs employés faire du télétravail jusqu'en 2021. Mais le commun des start-up a tout autant souffert des conséquences économiques de la pandémie que le reste de l'économie et les "licenciements se multiplient ici aussi", souligne TechCrunch, l'un de sites de référence pour l'actualité de start-up.

"Il y a un retour de l'esprit libertarien des origines de la Silicon Valley, avec un nombre croissant de salariés qui estiment qu'il n'y a rien à attendre des pouvoirs publics et qu'il leur faut prendre leur destin en main", note aussi le Washington Post. La décision d'Elon Musk pourrait alors agir comme un déclencheur. Plusieurs investisseurs de premier plan ont déjà pris la plume sur les réseaux sociaux pour appeler à imiter le patron de Tesla. "Il est temps de libérer l'économie pour le bien de l'innovation", a ainsi tweeté Adam Draper, le président du fonds d'investissement Boost VC. Jason Calacanis, l'un des plus influents investisseurs de la Silicon Valley, a tenu à rappeler que "le fait de rester chez soi doit être une décision individuelle, l'État ne peut pas forcer les gens à la faire indéfiniment".

Des responsables politiques californiens, plutôt à gauche de l'échiquier politique américain, ont bien compris que l'affaire de l'usine de Fremont n'était pas seulement un coup de gueule d'un entrepreneur aussi riche que fantasque. Sentant le vent de la révolte gronder dans le secteur tech, l'élue démocrate Lorena Gonzalez a déploré l'exemple donné par le patron de Tesla en des termes très "muskien", lançant sur Twitter un "Fuck Elon Musk" des plus tonitruants. L'économiste californien et ancien secrétaire au Travail de l'ex-présidient Bill Clinton, Robert Reich a, quant à lui, jugé qu'Elon Musk "menace de priver des milliers d'Américains de leur travail, sauf si on lui permet de mettre en danger leur santé. C'est le capitalisme dans sa pire forme !" Surtout, c'est un test important pour savoir si le pouvoir politique peut imposer sa volonté au pouvoir économique en ces temps de crise.

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