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INTERVIEW

En France, "un remaniement du gouvernement serait pour le moment totalement inopportun"

Édouard Philippe, Olivier Véran et une partie du gouvernement lors de la conférence de presse de présentation du déconfinement, le 7 mai 2020.
Édouard Philippe, Olivier Véran et une partie du gouvernement lors de la conférence de presse de présentation du déconfinement, le 7 mai 2020. © Chrsitophe Archambault, AFP

Alors que des tensions entre les deux têtes de l’exécutif ont été révélées pendant la crise sanitaire du Covid-19, le gouvernement espère désormais tourner la page après deux mois d’une crise historique, dont le bilan s'élève à plus 26 000 morts. Du maintien du premier tour des élections municipales à la volte-face sur le port du masque, le gouvernement a subi de nombreuses critiques sur sa gestion du coronavirus. 

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La date du 11 mai a marqué une nouvelle étape dans la lutte contre l'épidémie de Covid-19. Alors que les Français sont désormais déconfinés, ils restent très critiques vis-à-vis du gouvernement. Entre une communication désastreuse, un sentiment de flou sur la stratégie de déconfinement et le quiproquo sur l'utilité ou non du port d'un masque, la fracture qui existait déjà entre la population et l'exécutif ne fait que se renforcer. 

La défiance était déjà ancrée dans la tête des Français depuis une quinzaine d'années en raison d'un sentiment d'abandon de la population par les acteurs de la vie politique, mais aussi le sentiment que ces mêmes acteurs vivent dans une bulle, une caste à part qui se moquerait des préoccupations des Français.

La crise sanitaire liée au Covid-19 n'a pas aidé à apaiser cette relation tendue. France 24 s'est entretenu avec le politologue Bruno Cautrès, chercheur CNRS au Cevipof. Selon lui, à cette impression de flou dans la stratégie gouvernementale de gestion de la crise s'ajoutent les craintes au sujet de la crise économique qui s'annonce. Malgré un léger rebond de la popularité d'Emmanuel Macron au tout début de la période de confinement, ce dernier n'est pas parvenu à inscrire cette nouvelle dynamique dans la durée en raison de prises de parole jugées trop abstraites. En ce qui concerne Édouard Philippe, en revanche, les Français semblent plus positifs sur son action.

France 24 : Après deux mois de confinement, quel bilan les Français tirent-ils de la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement ?

Bruno Cautrès : Les données dont on dispose permettent de tirer un bilan négatif. Il y a aujourd'hui dans l'opinion un paradoxe. Les mesures d'accompagnement économique, qu'il s'agisse de l'offre, c'est-à-dire de l'aide aux entreprises, ou de la demande, du côté du chômage partiel et de l'aide aux salariés, sont plébiscitées. En revanche, il y a une évaluation négative, voire extrêmement sévère, de la gestion par le gouvernement de l'ensemble de la crise. Cette perception très négative apparaît d'autant plus évidente quand on compare la France à tous ses voisins européens, où à peu près partout, les gouvernements ont été bien davantage crédités dans leur gestion de crise que le gouvernement français.

Pourquoi les Français sont-ils plus défiants de leurs politiques que leurs voisins européens ? 

Il y a une pluralité de facteurs explicatifs. D'abord, des facteurs de long terme. Nous sommes installés en France, de manière assez structurelle, dans une crise de confiance dans la politique depuis au moins une quinzaine d'années. Dans l'enquête que nous réalisons à Sciences Po chaque année, le baromètre de la confiance politique, on voit tous les ans se succéder une avalanche de mauvaises nouvelles sur la manière dont les Français perçoivent la vie politique. Si les gouvernements sont très négativement évalués, il y a en même temps en France une forte polarisation idéologique, une politisation de tous les débats et il est très difficile pour un gouvernement d'échapper à des filtres partisans dans la manière dont l'action du gouvernement est perçue à travers cette crise. 

Il y a un deuxième ensemble d'explications de moyenne et courte durée à la veille de l'épidémie. Avant la crise, des enquêtes d'opinions donnaient à Emmanuel Macron une popularité autour de 30 à 35 %. Il y avait donc déjà une perception et une évaluation négatives de l'action du gouvernement.  

Dans un premier temps, Emmanuel Macron a bénéficié d'un léger rebond de popularité. Dès lors qu'il y a une crise qui met en cause la sécurité nationale, l'exécutif est toujours crédité positivement. C'est une sorte de réflexe presque patriotique dans l'opinion publique. Même si l'on n'est pas d'accord avec le gouvernement, on trouve qu'il faut serrer les rangs et se serrer les coudes. À ce moment-là, l'exécutif retrouve de la popularité. Le président en a bénéficié incontestablement au début de la crise. Néanmoins, dès les prémices, on voyait que ce rebond de popularité compris entre six et dix points n'était pas très impressionnant. À titre d'exemple, Boris Johnson a entamé la crise avec à peu près le même niveau de popularité qu'Emmanuel Macron et a bondi de plus de vingt points. Angela Merkel, qui était dans une bien meilleure situation en terme de popularité, a engrangé quinze points en plus. Le président français a donc abordé cette crise avec une perception déjà négative de son action et n'a pas bénéficié autant que ses voisins européens de ce ralliement autour de l'exécutif en période de crise. 

Enfin, il y a des explications de plus court terme, liées intrinsèquement à la dynamique de l'opinion publique pendant la crise. Des prises de position potentiellement très contradictoires ont créé dans l'opinion publique l'idée que le gouvernement n‘était pas clair, qu'il n'était pas sûr de lui et donc je crois que ça a mis en place un doute dans l'opinion publique sur la compétence même du gouvernement pour gérer cette crise.

Dans l'enquête que nous avons réalisé au Cevipof avant et pendant la crise, en France, au Royaume-Uni, en Allemagne nous avons demandé aux personnes interrogées quels étaient les premiers qualificatifs qui leur venaient à l'esprit lorsqu'ils pensaient à l'action du gouvernement pour gérer la crise. En France, les mots qui ressortent sont l'impréparation et l'incompétence. En Allemagne et en Angleterre, le premier qualificatif qui est donné est la responsabilité.

La volte-face sur la question des masques pèse-t-elle dans le jugement des Français ? 

Je pense que cela joue un rôle considérable. On voyait très bien dans la dernière ligne droite du confinement que de nombreux Français avaient décidé de mettre de côté la parole du gouvernement et de se mettre à porter des masques d'eux-mêmes. Cet indicateur montrait qu'une partie des Français avait cessé d'écouter le gouvernement et avait décidé d'appliquer par eux-mêmes des consignes de bon sens. 

La gestion de la crise sanitaire peut-elle amener le président à remanier le gouvernement ? 

Le remaniement ne pourra intervenir que lorsque la gestion sanitaire de la crise sera bien sous contrôle. Il faudra aussi que la gestion de cette vie avec le virus soit devenue quelque chose de beaucoup plus familier à tout le monde. Pour le moment, procéder à un remaniement serait totalement inopportun, d'autant que les enquêtes d'opinion montrent toutes que le Premier ministre Édouard Philippe est mieux évalué que le président Macron. Le remplacer aujourd'hui serait perçu comme une décision absolument incompréhensible pour beaucoup de Français. 

Comment expliquez-vous qu'Édouard Philippe soit perçu plus positivement qu'Emmanuel Macron ?

À partir du jour où il avait organisé cette très longue conférence de presse avec des graphiques, ce qui donnait l'impression d'un cours magistral à l'université, le Premier ministre a décidé de reprendre en main fortement la communication du gouvernement. Le trio Édouard Philippe, Olivier Véran, Jérôme Salomon s'est mis en place. Ils ont su incarner à ce moment-là une dimension qui était attendue par les Français, à savoir l'action et la parole de l'État en étant très pragmatique et précis. Alors que la porte-parole d'Emmanuel Macron, Sibeth Ndiaye, est apparue à plusieurs reprises comme stratosphérique, notamment au tout début de la gestion de crise quand il disait que plus rien ne serait comme avant. Ses communicants ont même essayé de nous vendre l'idée de Clémenceau dans les tranchées [En 1917, lors de la Première Guerre mondiale, le président du Conseil Georges Clémenceau multipliait les visites aux soldats dans les tranchées, NDLR]. 

Il y avait donc peut-être une dissymétrie entre les deux têtes de l'exécutif et qui est presque donnée par les institutions. Le Premier ministre met en œuvre la politique, c'est lui qui est dans le concret. Le président en étant dans la "parole" prend de la hauteur.

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