Partiels et intelligence artificielle : les universités face à la tentation de la télésurveillance

Une étudiante de l'université George Washington effectue ses partiels depuis la Californie, le 5 mai 2020.
Une étudiante de l'université George Washington effectue ses partiels depuis la Californie, le 5 mai 2020. © Mario Anzuon, Reuters

La crise sanitaire du Covid-19 a bouleversé la tenue des examens et partiels de deux millions et demi d’étudiants français. Dans l’impossibilité de contrôler physiquement les éventuels tricheurs, certaines universités sont tentées par la télésurveillance. Un procédé jugé intrusif et liberticide par des étudiants et des défenseurs des droits numériques.

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Depuis un mois, Louise*, 20 ans, passe environ 12 heures par jour à réviser pour ses partiels. Cette étudiante en deuxième année de médecine dans une université de l’ouest de la France compte pourtant tricher le jour J. "Avant, il s’agissait de répondre à des QCM (questionnaires à choix multiples, NDLR) sur des tablettes, sous surveillance, dans des amphithéâtres. Pour la première fois, nous allons le faire de chez nous et je vais m’appuyer sur mes fiches, sur Google et sur quelques camarades", avoue l’étudiante, interrogée par France 24. "Malgré le temps investi, je n’en aurai pas assez pour tout réviser."

Pour de nombreuses universités françaises, l’enseignement à distance s’est avéré un casse-tête en temps de confinement. À partir de fin mai, deux millions et demi d’étudiants vont passer leurs examens – des partiels qui, dans leur grande majorité, se tiendront virtuellement. Certains établissements redoutent la fraude au point de mettre en place des systèmes de télésurveillance. En mars déjà, le ministère de l’Enseignement supérieur préconisait ce genre de dispositifs.

"Ce sont des services sophistiqués proposés par des entreprises privées, comme la surveillance des candidats par webcam, l’identification des étudiants par la reconnaissance faciale avec leur carte, la captation sonore ou vidéo à 360 degrés de leur domicile pour vérifier l’absence de tiers, ou l’utilisation de la webcam du téléphone pour avoir deux angles de vue par exemple", détaille à France 24 Martin Drago, juriste et membre de La Quadrature du Net. Cette association de défense des droits numériques avait averti, en avril, des dangers de la surveillance technologique appliquée aux partiels, autrement appelée "proctoring". L’entreprise française TestWe affirme travailler avec une cinquantaine d’établissements supérieurs et discuter avec une autre trentaine.

En Bretagne, l’université de Rennes 1 a, par exemple, mandaté l’entreprise Managexam pour contrôler d'éventuelles tentatives de triche. Comme d’autres logiciels fondés sur l’intelligence artificielle, celui de Managexam est capable de repérer si l’étudiant fait des recherches, s’il s’appuie sur une autre personne ou s’il utilise un deuxième écran, comme celui d'un smartphone. "Ça permettra de ne pas dévaluer les diplômes de cette année", a justifié auprès de France Bleu Caroline Tahar, directrice déléguée à la formation à l'IGR de Rennes 1. "Le service juridique a énormément travaillé sur le sujet. On est extrêmement attachés à la protection des données."

Dans l’Union européenne, c’est le RGPD qui encadre l’utilisation de ces données personnelles. Quand Thomas, 19 ans, étudiant en droit à l’université Paris 2 Panthéon-Assas, a eu vent qu’un enseignant souhaitait imposer une telle surveillance, il a immédiatement réagi sur Twitter.

"Nos enseignants nous rappellent constamment l’importance du RGPD et de la protection de la vie privée. Alors c’est normal qu’on se soit indignés", explique-t-il à France 24. Le professeur en question a envoyé un e-mail à ses étudiants leur demandant d’allumer la caméra et de lui accorder un contrôle à distance de leur ordinateur, messageries privées incluses. Une requête publiée sur Twitter par un élu du syndicat étudiant Unef et relayée par VICE.

Surveillance courante aux États-Unis

Selon Thomas, l’enseignant a eu ce réflexe car la pratique de la télésurveillance est plus répandue dans les pays anglo-saxons. Louise, elle, avait entendu parler de ces dispositifs par une amie partie aux États-Unis pour un échange universitaire. "C’était il y a trois ans déjà. Elle passait ses examens d’été sous caméra dans sa chambre", se souvient-elle.

Le marché de la télésurveillance grandit dans ce pays, où plusieurs entreprises tirent leur épingle du jeu, au premier rang desquelles Examity. D’après The Verge, cette société est devenue en cinq ans l’entreprise de technologies éducatives la plus florissante d'Amérique du Nord. Elle serait en mesure d’organiser 2 millions de partiels.

"En Europe, le dispositif légal est plus protecteur, et la Californie s’est dotée cette année de son propre RGPD. En France, le sujet est sensible car on ouvre tout juste le débat sur la reconnaissance faciale. Certaines solutions proposées par les entreprises de télésurveillance violent la base légale européenne", explique Martin Drago. En ce sens, le 20 mai, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) a émis un communiqué pour rappeler aux universités les lignes à ne pas franchir dans l’utilisation de ces outils.

À titre d’exemple, l’utilisation des données biométriques telles que la voix ou le visage des étudiants est jugée par la CNIL "disproportionnée au regard de la finalité poursuivie". "Et donc illégal", poursuit le juriste. Une autre pierre d’achoppement est la question du consentement : d’après le RGPD, s’il y a une relation hiérarchique entre celui qui propose la télésurveillance et celui qui l'accepte, le consentement est contraint. Par ailleurs, l’utilisation de la webcam risque d’accentuer les discriminations "entre ceux qui sont prêts à montrer leur chambre d’étudiant et ceux qui n’ont pas la possibilité d’avoir un espace à soi."

Couplée à l’intelligence artificielle, la surveillance effraie. La polémique a enflé jusqu'au sein du corps enseignant. À Panthéon-Assas, université réputée pour son conservatisme, "les étudiants n’ont jamais été autant consensuels dans leur rejet de cette surveillance", remarque l’étudiant en droit. L’université a fini par écarter le dispositif. À Rennes 1, 100 étudiants sur 30 000 seront télésurveillés.

Si l’université de Louise avait appliqué ces dispositifs, l’étudiante en médecine, elle, les aurait acceptés sans problème : "Ça nous met dans des conditions réelles d’examen, où le prof nous surveille. Même si je vais me faire aider cette fois, je mise avant tout sur mes compétences et ma rapidité."

Repenser les évaluations ?

L’éducation et l’évaluation à distance pourraient devenir la nouvelle norme. Le 20 mai, l’université de Cambridge a annoncé qu’elle dispenserait l’intégralité de ses cours en ligne pour respecter la distanciation sociale pendant toute l’année scolaire 2020-2021. En France et ailleurs, les partiels devront inévitablement se réinventer. Pour Martin Drago, le problème n’est pas de surveiller des partiels mais de ne pas savoir qui surveille et à quel moment. "Dans une société, ça entraîne des mécanismes psychologiques d’autocontrôle et de restriction de soi. C’est une atteinte aux libertés."

Les syndicats d’étudiants ont proposé des alternatives, jugées moins liberticides et mieux adaptées aux 15 % des étudiants qui affirment ne pas disposer d’ordinateur. L’Unef suggère, par exemple, des devoirs maison à rendre à une date fixe. Un principe d'ores et déjà adopté par la faculté de droit de l'université de Lorraine ainsi que par l'université d'Aix-Marseille.

D’autres souhaitent se baser sur la moyenne générale du contrôle continu, sans avoir à faire passer un examen final déterminant. "Une solution regrettable", selon Thomas, pour qui la valeur du diplôme repose aussi sur les capacités des étudiants à supporter la pression et le travail des partiels. Pour Louise, avec ou sans partiels, "nous avons bien intérêt à apprendre nos leçons car dès la quatrième année, la santé des patients sera entre nos mains".

* Le prénom a été modifié.

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