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Covid-19 : les Arabes israéliens évitent le pire mais pas la crise économique

Des fidèles musulmans prient dans une mosquée à Jérusalem, le 27 avril 2020/
Des fidèles musulmans prient dans une mosquée à Jérusalem, le 27 avril 2020/ © Ammar Awad, Reuters

La communauté arabe, considérée comme la plus vulnérable en Israël, a particulièrement bien résisté à la pandémie. Mais elle souffre des conséquences économiques découlant du strict confinement décrété pendant deux mois pour lutter contre le Covid-19.

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Avec un total de 16 683 cas et 279 décès au 23 mai, Israël et ses neuf millions d’habitants ont été relativement épargnés par le Covid-19. Le ratio nombre de morts par habitants établi par l'université Johns-Hopkins est faible puisqu'il s'établit à 3,14 décès pour 100 000 personnes, contre 42,12 par exemple pour la France. Et le nombre de contamination y est également bien inférieur à de nombreux pays européens.

Le bilan est encore plus faible pour la communauté arabe d’Israël, qui a enregistré le plus faible nombre de cas et de décès dus au Covid-19, avec environ 1 000 contaminations confirmées et seulement cinq décès. Les citoyens arabes d’Israël (Palestiniens, Bédouins et druzes, majoritairement musulmans ou chrétiens) représentent 20 % de la population. Une communauté fragile, souvent négligée par les pouvoirs publics, qui apparaissait particulièrement vulnérable lorsque la pandémie a frappé le pays, au même titre que les ultra-orthodoxes. Ces deux communautés sont les plus pauvres du pays : 47 % des citoyens arabes et 52 % des ultra-orthodoxes vivaient sous le seuil de pauvreté en 2018, selon le National Insurance Institute.

Mais à l’inverse de la communauté arabe, où le taux de contamination représentait 8 % des nouveaux cas, les villes et quartiers ultra-orthodoxes sont devenus des foyers de contamination. Selon un rapport de l’institut Taub Center for Social Policies, basé à Jérusalem, 22 % des nouveaux cas de contamination en Israël, enregistrés entre le 31 mars et le 12 mai dans les villes d’au moins 5 000 habitants, se trouvaient dans les villes et villages peuplés exclusivement d’ultra-orthodoxes. Ils ne représentent pourtant que 5 % de la population.

Coopération et discipline

Pour les dirigeants politiques arabes, ces résultats sont avant tout liés à la coopération et à la réactivité des organisations politiques, professionnelles et religieuses locales, ainsi qu’à la discipline de leurs membres. "Le niveau d’organisation de la population arabe a été impressionnant, malgré le manque d’implication du gouvernement dans la gestion et la préparation de la crise auprès de notre communauté", affirme à France 24 Aida Touma-Suleiman, membre du Parlement israélien pour la Liste unifiée, une alliance de trois partis majoritairement arabes.

Depuis le début, "nous avons constitué une cellule de guerre pour la population arabe, qui rassemblait les meilleurs experts de notre communauté, des spécialistes de santé, de l’emploi, de l’information et de la communication, et tout le monde a coopéré", ajoute Aida Touma-Suleiman, également présidente du Comité spécial pour le travail et les aides sociales.

"Il a fallu deux semaines au ministre de la Santé israélien pour répondre à notre demande de traduire les informations en arabe. Mais nous travaillions déjà, au sein de la population, et nous avions déjà lancé une campagne d’information en arabe, appelant la communauté à prendre des mesures de précaution", ajoute Aida Touma-Suleiman.

Une voiture et un haut-parleur pour informer

Ali Salam, le maire de Nazareth, plus grande ville arabe d’Israël (110 000 habitants) située au nord du pays, estime que la coopération entre la municipalité, les chefs religieux et les forces de sécurité israéliennes a été d’un grand secours.

"Au départ il y avait une réelle inquiétude que le virus se répande au sein de la population arabe. Mais cela n’a pas eu lieu" explique-t-il à France 24. "Le 8 mars, j’ai formé un comité et nous avons rencontré la sécurité nationale, la police, les instances religieuses, les directeurs des trois hôpitaux de Nazareth et nous avons travaillé ensemble d’une seule voix pour appeler les citoyens à respecter les mesures de distance sociale. Cette coopération a été cruciale."

Pour Ali Salam, les résidents ont fait preuve d’une discipline admirable : "Ils n’ont pas quitté leur maison, à part pour acheter de la nourriture, et même dans ce cas ils ont appliqué les règles. Nous avions une voiture équipée d’un haut-parleur qui circulait dans la ville, 24 heures sur 24, diffusant les consignes de rester à la maison et de respecter les directives du ministère de la Santé, du Premier ministre et du maire".  

Ce niveau de discipline n’est pas surprenant estime la député Aida Touma-Suleiman : "La population a fait preuve d’une responsabilité exemplaire car ils avaient compris qu’une épidémie au sein de la population aurait été une catastrophe. Nos infrastructures de santé sont faibles. Les hôpitaux de Nazareth n’étaient pas préparés pour une telle crise", estime-t-elle.

Des rassemblements religieux limités

Kafr Qasim, ville arabe de 23 000 habitants à 20 kilometres de Tel Aviv, a également réussi à éviter la propagation du virus. Pour Sheikh Sahwat Freij, secrétaire adjoint du Mouvement islamique en Israël et président du Comité d’urgence national du mouvement, les instructions strictes des instances religieuses ont joué un rôle important.

"À Kafr Qasim, nous avons fermé les écoles, les mosquées, les lieux de culte et nous n’avons pas donné de recommandations aux gens mais une 'fatwa', un ordre religieux formel, spécifiant qu’ils n’étaient pas autorisés à se rassembler pour le moment et qu’il devaient rester chez eux avec leur famille autant que possible et éviter d’aller dans les rues", détaille-t-il à France 24.

"Cela a fonctionné même si certains ont essayé de résister. Il y a des personnes qui vont prier à la mosquée cinq fois par jour. Certaines sont âgées et font cela depuis des décennies et il leur est donc très difficile de changer leurs habitudes. Mais nous leur avons dit : nous devons rester en vie pour ensuite pouvoir retourner à la mosquée et reprendre nos existences respectives".

Le gouvernement et les autorités locales craignaient que le confinement soit difficile à imposer durant le mois de ramadan, lorsque les familles se rassemblent pour rompre le jeûne à la fin de chaque journée. "Nous avons réussi à tenir sur tout le mois, alors que les musulmans ont l’habitude de partager le repas du soir avec toute la famille, soit 40 à 50 personnes. Cette fois-ci, ils ont réduit ce nombre à 6,7 ou 10 personnes maximum et ils ne sont pas sortis après le repas. La discipline a vraiment aidé", explique Ali Salam, le maire de Nazareth.

Avec l’assouplissement des mesures de confinement, les mosquées et églises rouvrent. "Au lieu de limiter le nombre de fidèles à 10, nous les limitons à 50 ou 60" précise Ali Salam. "Dimanche (24 mai) sera un jour de fête (Eid al-Fitr, la fin du Ramadan) mais nous leur avons dit que même à cette occasion il ne peut y avoir plus de 50 ou 60 personnes maximum lors du service religieux."

Une population très jeune

D'autres facteurs pourraient expliquer le faible taux de contamination et de décès parmi les Arabes israéliens, comme l’âge moyen de la population, selon Sami Abu Shehadeh, membre de la Knesset pour la Liste unifiée.

"La minorité arabe en Israël est très jeune. Les tests dans la communauté ont débuté très tard. Nous ne savons pas à quel point le virus s’est repandu à cause du manque de tests.  Il est possible qu’il y ait eu une épidémie mais comme la population est majoritairement jeune, très peu de cas ont été diagnostiqués et parmi eux, très peu de décès sont à déplorer", explique-t-il.

"Par ailleurs, il y a le problème de ségrégation en Israël. Plus de 90 % des résidents vivent séparés : les juifs entre eux, pareil pour les arabes. Ces derniers sont très isolés dans leurs quartiers qui sont petits. Donc, même si le virus se répand, comme ça a été le cas à Deir el Asad [au Nord, NDLR], l’épidémie reste totalement contrôlée", juge Sami Abu Shehadeh.

"Nous avons distribué des colis de nourriture aux gens dans le besoin et acheminé des dizaines de milliers de kits de soins dans les foyers à travers le pays. Cela nous a aussi permis de garder la situation sous contrôle. Car quand vous apportez de l’aide et de la nourriture, les gens sont plus réceptifs à vos instructions. Ils les prennent sérieusement car ils savent que vous êtes de leur côté", explique Sheikh Sahwat Freij.

Il précise que cette assistance n’était pas réservée aux communautés arabes. Lorsque la ville juive ultra-orthodoxe de Bnei Brak, à 18 km de Kafr Qasim, est devenue un foyer de contagion, le maire Adel Badir, lui aussi membre du Mouvement islamique, a appelé le maire de Bnei Brak pour lui offrir de l’aide. Une question de bon sens, selon le député Sheikh Sahwat Freij : "Vous savez, le coronavirus ne fait pas de différence entre juifs et Arabes. Je pense que si la situation avait été inversée, Bnei Brak et les autres villes auraient elles aussi offert leur l’aide".

La spectre du chômage 

Autre facteur qui a permis d’endiguer la propagation du virus :  le fait que la plupart des Arabes israéliens travaillent dans le secteur des services, selon Sami Abu Shehadeh. "Les garages, la restauration, les entreprises de construction, les hôtels, les services de ménage… toutes ces activités se sont arrêtées. Certains secteurs sont toujours à l’arrêt comme la restauration ou les hôtels. Le virus ne s’est pas propagé car tous ces travailleurs sont restés chez eux". 

Si la communauté arabe israélienne a été relativement épargnée par le virus, l’économie locale a été durement atteinte par le confinement. "Comme à chaque catastrophe qui s’abat sur un pays, les plus faibles sont les moins bien lotis. La moitié de la population arabe vit sous le seuil de pauvreté et l’arrêt de l’économie de service a été un coup dur", explique Sami Abu Shehadeh.

"À cause de la pauvreté, la criminalité est aussi beaucoup plus élevée dans notre communauté que la moyenne nationale. Malheureusement le crime organisé ces dernières années a pris une place grandissante, et une grosse partie de ces revenus provient de prêts avec intérêts procurés à des citoyens. Cela va poser de gros problèmes dans le futur proche, puisque des gens déjà pauvres ont perdu leur emploi et ont dû avoir recours à ce type d’emprunts. Les gens qui gèrent ces affaires-là, eux, n'ont malheureusement pas arrêté de travailler durant l’épidémie de coronavirus", déplore-t-il.

Pour Aida Touma-Suleiman, il est clair que le taux de chômage et la pauvreté au sein de la communauté va s’accroître. "Des petits commerces ont déjà disparu ; d’autres sont sur le point de faire faillite", explique-t-elle. "Maintenant les statistiques indiquent que les plus frappés sur le marché du travail sont les jeunes hommes et femmes arabes. Cela va poser de gros problème ; je ne pense pas qu’ils vont pouvoir réintégrer le monde du travail facilement".

Autre problème, selon elle, la décision du gouvernement israélien de ne pas offrir d’indemnités de chômage aux personnes de moins de 20 ans. Une mesure qui n’affecte que la population arabe puisque que les Israéliens de moins de 20 ans font leur service militaire et bénéficient donc d’une subvention, de nourriture et d'un hébergement. "Même si un Arabe de moins de 20 ans a déjà travaillé et payé des charges de sécurité sociale, il ne touchera pas d’indemnité chômage. Résultat, pendant les trois mois de crise, ces jeunes ne touchent rien". Et les autorités locales vont donc devoir gérer les conséquences sociales de l'épidémie.

Article traduit de l'original en anglais par David Rich. 

 

 

 

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