Covid-19 : comment les abattoirs sont devenus un enjeu sanitaire

Des bouchers dans l'abbatoir de Hasenheide à Fuerstenfeldbruck, en Allemagne, le 28 janvier 2019.
Des bouchers dans l'abbatoir de Hasenheide à Fuerstenfeldbruck, en Allemagne, le 28 janvier 2019. © Michaela Rehle, Reuters

Du Dakota du Sud, aux États-Unis, en passant par le Brésil jusqu'en France et en Allemagne, de nombreux employés d'abattoirs ont été particulièrement touchés par le Covid-19. La pandémie va-t-elle nous forcer à repenser l'industrie alimentaire ? 

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En France, depuis la fin du confinement le 12 mai, plusieurs cas de contamination au Covid-19 ont été détectés dans des abattoirs : 109 cas sur 1 027 testés parmi les salariés de l'abattoir de Kermené, à Saint-Jacut-du-Mené, dans les Côtes-d'Armor, 56 sur 397 dépistés, dans l'établissement Tradival de Fleury-les-Aubrais, dans le Loiret, ont été contaminés, selon un décompte du 22 mai, et 11 personnes testées positives au sein de l'abattoir de volailles Arrivé, à Essarts-en-Bocage, en Vendée.

Ces foyers d'infection dans des abattoirs ne sont pas propres à la France, mais se retrouvent dans de nombreux pays. Forte concentration, employés précaires, cadences infernales, l'industrie alimentaire est devenu un secteur sensible, au point que certains prônent un changement dans nos modes de consommation.

Un premier foyer aux États-Unis

Tout a débuté dans le Dakota du Sud, aux États-Unis. Le 25 mars, alors que de grandes villes américaines venaient juste de débuter leur confinement pour enrayer la propagation du Covid-19, un employé d'un abattoir de porcs de la ville de Sioux Falls était testé positif. Selon certains de ses collègues, il n'était certainement pas le premier cas.

L'entreprise Smithfield, propriétaire de la porcherie, a rapidement confirmé ce cas positif, mais n'a pas pour autant changé son mode de production. Trois semaines plus tard, l'abattoir de Sioux Falls est devenu le centre de contamination au Covid-19 le plus important des États-Unis. Sur 3 700 employés, 644 ont été infectés. Plus de la moitié des cas dans le Dakota du Sud ont été reliés à cette usine.

Mais cela ne s'est pas arrêté à ce foyer d'épidémie. Du Mississippi à Washington, du Texas au Nebraska, les cas se sont multipliés dans des abattoirs de bœuf, de porcs ou de volailles. La plupart de ces États avaient pris des mesures de confinement, contrairement au Dakota du Sud, mais cela n'a pas fait une grande différence. Les employés des abattoirs, considérés comme essentiels, ont en effet quand même dû se rendre au travail.

Ainsi, selon le Food & Environment Reporting Network, en date du 22 mai, plus de 17 000 travailleurs de cette filière avaient contracté le virus dans 220 usines et 66 sont décédés.

Beaucoup de ces employés ont aussi rapporté le virus au sein de leur foyer et de leur communauté, propageant le Covid-19. D'après les syndicats et ces mêmes travailleurs, ils n'ont pas eu beaucoup de choix. Avec un salaire moyen de 15 dollars de l'heure (13,80 euros), la plupart d'entre eux vivent d'une paie à l'autre et ne peuvent pas bénéficier d'une assurance chômage s'ils quittent leur emploi.

Des protections insuffisantes

Des employés de Smithfield ont également rapporté qu'ils avaient été incités à continuer à travailler même s'ils présentaient des symptômes. Un bonus de 500 dollars a même été promis à ceux qui effectuaient toutes leurs vacations en avril. L'entreprise a toutefois précisé que tous les travailleurs étaient éligibles à ce bonus, même ceux "qui ont manqué le travail en raison d'une exposition au Covid-19 ou d'une contamination".

De nombreux travailleurs ont aussi expliqué qu'ils disposaient d'un équipement de protection insuffisant, alors même que leurs représentant syndicaux avaient soulevé des inquiétudes dès le début du mois de mars, comme le rapporte la BBC.

Les risques encourus par ces employés mettent en lumière les profondes inégalités engendrées par la crise du Covid-19 aux États-Unis, mais aussi dans le monde entier. Un peu partout, des travailleurs sous-payés, souvent des migrants, ont subi à la fois l'impact du virus, ainsi que les conséquences économiques du confinement.

Un secteur très concentré

Les abattoirs en sont le reflet le plus dramatique. Au cours des dernières semaines, des foyers de contamination équivalents à ceux observés aux États-Unis ont aussi été signalés au Brésil, au Canada, en Australie, en Irlande, en Espagne, en Allemagne, au Royaume-Uni et en France.

Dans un abattoir de bœufs dans la province canadienne de l'Alberta, 949 employés sur environ 2 000 ont été contaminés et deux sont décédés. Comme aux États-Unis, la plupart de ces travailleurs sont des immigrés, et même majoritairement des réfugiés.

En Allemagne et en France, des abattoirs et des usines de conditionnement de viande ont été parmi les premiers foyers de recontamination après le déconfinement début mai. L'industrie allemande dépend également beaucoup du travail des migrants. Selon les syndicats, 80 % des employés de ce secteur sont des intérimaires originaires principalement de Roumanie, de Pologne, de Bulgarie ou d'autres pays d'Europe de l'Est et du Sud.

Mais pourquoi cette industrie a-t-elle été tout particulièrement touchée par le Covid-19 ? "Il n'y a qu'une seule réponse : la concentration", explique Raj Patel, professeur à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs à l'université du Texas d'Austin et expert de l'industrie alimentaire. "Un peu partout dans le monde, quelques entreprises se partagent le secteur."

Comme le montre un rapport publié en 2016 par le ministère américain de l'Agriculture, les quatre plus grosses entreprises concentrent aujourd'hui "70 % de la valeur des élevages américains destiné aux abattoirs, contre 26 % en 1980".

Dans d'autres pays, cette concentration est également très importante. D'après une étude de 2011 de la Fédération européenne des syndicats de l'alimentation, de l'agriculture et du tourisme, les cinq plus gros producteurs de bœuf et de volaille se partagent le marché en France, en Allemagne et au Royaume-Uni.

Pour Raj Patel, la crise du Covid-19 montre de manière très claire ce qui arrive lorsqu'une industrie est trop concentrée : "Pour survivre, tout le monde doit suivre les pratiques établis par les grands groupes".

"Les carcasses d'animaux traversent la ligne de production très rapidement", note ainsi cet expert. Plus la viande circule vite, plus les ouvriers sont rapprochés. Cette promiscuité augmente les risques de contamination. D'après certains spécialistes, l'atmosphère froide, humide et confinée serait aussi un facteur aggravant.

Raj Patel observe également que même si les mesures sanitaires et la vitesse des lignes de production varient d'un pays à l'autre, les règles établies par les entreprises les plus importantes sont en train de devenir la norme. Les conditions de travail peuvent être également médiocres, même dans des pays comme la France ou l'Allemagne.

"Les chaînes de production de volaille en Allemagne sont beaucoup plus rapides qu'aux États-Unis", note Raj Patel. D'autre part, l'industrie allemande se repose pour beaucoup sur des sous-traitants qui emploient des travailleurs étrangers avec des contrats précaires. Dans un tel environnement, “les ouvriers sont considérés comme remplaçables", résume Raj Patel.

Réduire la consommation de viande

Alors que la pandémie a mis en exergue ces problèmes, certains proposent une solution toute simple : manger moins de viande. Mais pour Raj Patel, cela ne représente qu'une réponse partielle. Selon lui, il faut écouter les demandes des travailleurs du secteur.

Dans l'Iowa, un des États américains où le virus a le plus durement touché les travailleurs des abattoirs, un groupe d'employés latino-américains a lancé un appel pour un mois de mai "sans viande". Ils souhaitent ainsi protester contre les conditions de travail "impardonnables" dans les usines du secteur.

Un autre syndicat, the Food Chain Workers Alliance, a établi une liste de cinq étapes que les citoyens peuvent suivre pour soutenir les travailleurs, comme faire pression sur les grands groupes ou élire des représentants qui garantissent une assurance maladie ou encore le droit de manifester.

Le Centre américain pour le contrôle et la prévention des maladies a aussi transmis des recommandations : vérifier si les travailleurs ont des symptômes, augmenter l'espace de travail entre les ouvriers, améliorer le nettoyer et la désinfection et fournir du matériel de préventions et des formations en plusieurs langues.

Sous la pression populaire, le gouvernement allemand est même allé plus loin en annonçant des réformes dans ce secteur. En cas de violations des règles sanitaires, des amendes de 30 000 euros pourront être infligées ainsi que des interdictions de sous-traitances à compter de janvier 2021. En France, la Confédération paysanne a aussi appelé à un retour à une industrie de la viande plus locale et à l'échelle plus réduite.

La Commission européenne a fait écho à ces propositions dans le cadre de sa stratégie "De la ferme à la fourchette" publiée la semaine dernière. Elle souhaite ainsi promouvoir "des circuits courts de distribution" pour permettre "d'améliorer la résilience du réseau alimentaire au niveau local et régional". Cette stratégie vise également de manière explicite à réduire la consommation de viande : "S'orienter vers une réduction de la consommation de viandes rouges ou transformés et augmentation de l'apport en fruits et en légumes réduira non seulement les risques pour la santé, mais aussi l'impact sur l'environnement".

Cet article a été adapté de l'anglais par Stéphanie Trouillard. Cliquez ici pour lire l'original.

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