Crise de l’hôpital en France : "Les 35 heures, c'est l'arbre qui cache la forêt"

Manifestation de personnel hospitalier pour demander plus de moyens pour l'hôpital public, le 26 mai 2020, devant le CHU de Nantes, en France.
Manifestation de personnel hospitalier pour demander plus de moyens pour l'hôpital public, le 26 mai 2020, devant le CHU de Nantes, en France. © Loïc Venance, AFP

Le gouvernement a lancé le "Ségur de la santé", une grande concertation pour réformer le système de santé, dont la crise du Covid-19 a exposé les faiblesses. Si tout le monde s’accorde sur l’importance de revaloriser les salaires, les discussions autour du temps de travail, souhaitées par Matignon, inquiètent.

Publicité

Lundi 25 mai, le Premier ministre, Édouard Philippe, a donné le coup d'envoi d'une grande consultation pour réformer le système de santé. Avec la crise du Covid-19, qui a exposé d'une lumière crue le manque de moyens hospitaliers, le sujet est devenu une priorité. Tous les signaux semblent donc au vert pour que la revalorisation salariale réclamée depuis tant d'années par le personnel ait lieu. Pour autant, le chef du gouvernement n'a formulé aucune annonce concrète, ni sur les rémunérations, ni le budget de l'hôpital et les discussions sur le temps de travail suscitent l'inquiétude.

"J'ai dit qu'il fallait lever les contraintes de toute nature. Le temps de travail doit être regardé de la même façon", a annoncé lundi Édouard Philippe.

"Travailler plus pour gagner plus ? Hors de question. L'enjeu principal est l'augmentation des salaires", a immédiatement commenté le Collectif inter-blocs, qui regroupe des professionnels du bloc opératoire, reprenant le slogan cher à Nicolas Sarkozy.

Les 35 heures dans le viseur ?

Quelques heures avant l'allocution d'Édouard Philippe, l'ancien président François Hollande avait lancé un signal clair : "Vous imaginez dire à des personnels qui ont travaillé sans compter leur temps, qui ont fait des heures supplémentaires parfois non payées […] : 'Vous savez, il faut supprimer les 35 heures ?' […] De grâce, conservons ce qui est perçu comme un acquis social". Mise en place par le gouvernement Jospin au début des années 2000 pour l'ensemble des entreprises, la réforme des 35 heures, est l'une des mesures les plus emblématique de la gauche française. Et un totem à abattre pour la droite.

Pour Frédéric Valletoux, président de la Fédération hospitalière de France, cette bataille politique s'est révélée contre-productive pour l'hôpital : "Au début des années 2000, la gauche a voulu appliquer des réformes fortes, rapidement avant la présidentielle. Il s'agit certes d'un acquis social, mais qui a été vécu comme un carcan à l'hôpital, qui rassemble des professions et des domaines aux rythmes très différents. On a essayé de faire entrer tout le monde dans la même boîte, ce qui a, et continue, à poser de gros problèmes d'organisation". 

Une dette d'un million de jours

La publication du décret de 2002 sur les 35 heures a donné lieu à des discussions locales au sein des hôpitaux pour réorganiser le travail. Le personnel hospitalier travaille souvent bien au-delà des sept heures journalières. Reste la question de temps de récupération pour atteindre les 35 heures réglementaires.

"Lorsque nous faisons des astreintes ou des gardes, cela génère des récupérations qui sont intégrées directement dans notre planning", explique Éric, infirmier de bloc opératoire à Lannion, en Bretagne, "du coup, on a du temps de récupération sans cumuler trop de RTT". Si Éric est satisfait de sa situation aujourd'hui, il admet volontiers que la gestion des congés pose de gros problèmes dans certains établissements : "Quand je travaillais en région parisienne, on cumulait beaucoup plus de jours et il était parfois compliqué de les prendre".

Selon le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI), l'AP-HP devait 1,3 million de jours à ses 72 000 agents, fin 2018. Pour Virginie, infirmière de nuit en chirurgie à l'AP-HP, cette situation est liée à la pression psychologique qui pèse sur le personnel soignant : "La semaine prochaine, j'ai posé des jours. Mais je ne sais pas si je vais être remplacée et ça me préoccupe. On est remplacé une fois sur deux environ, donc on essaye de s'arranger entre collègues, mais on n'est jamais tranquille ; ça peut être calme, mais ça peut aussi être l'enfer pour les effectifs" déplore-t-elle. "Idéalement, on a une infirmière pour 10 patients, mais nous, en nuit, on nous laisse souvent à une infirmière pour 15 patients. On sait que c'est dangereux, la vigilance n'est pas la même, or on nous oppose des arguments comptables. Pourtant si quelque chose arrive, nous serons tenus pour responsables."

Confronté au vieillissement de la population et à l'augmentation des maladies chroniques, l'hôpital publique creuse son déficit, estimé aujourd'hui à 30 milliards d'euros. En parallèle, ses métiers ont perdu en attractivité. Selon une enquête de la Fédération hospitalière de France, publiée en 2019, 97 % des établissements de santé publique peinent à recruter du personnel soignant, notamment des infirmières, ce qui limite parfois les possibilités de remplacement.

97% des établissements de santé publiques peinent à recruter du personnel soignant
97% des établissements de santé publiques peinent à recruter du personnel soignant © Fédération Hospitalière de France

Plus d'"agilité" pour l'hôpital ?

Lors de son discours, Édouard Philippe, a insisté sur l'importance d'une approche "pragmatique", affirmant que le temps de travail "n'est pas un tabou". Selon le Premier ministre un "changement des usages" pourrait permettre de retrouver plus "d'agilité". Mais pour Thierry Amouroux, infirmier à l'AP-HP et porte-parole du SNPI, la question du temps de travail est un faux débat : "Les 35 heures sont un acquis social qui a été accompagné de la création de 4 000 postes pour les hôpitaux. C'est un progrès incontestable, mais ce n'est pas assez. Aujourd'hui, l'effort doit porter sur le manque d'effectifs, de lits et la revalorisation des métiers", estime-t-il.

Un point de vue partagé par Vanessa : "Si l'on augmente le plafond des 35 heures, cela veut dire travailler plus sans que ces heures supplémentaires soient payées. Or c'est déjà le cas malheureusement. Si l'on reste plus longtemps pour soigner un patient ou parce qu'une collègue est en retard on nous dit que c'est de notre faute, qu'on est mal organisées. On ne peut pas toujours prendre nos jours et quand on se les fait payer, ils sont mal indemnisés. Le temps de travail n'est pas un sujet tabou, on peut en discuter, mais c'est l'arbre qui cache la forêt".

Le résumé de la semaineFrance 24 vous propose de revenir sur les actualités qui ont marqué la semaine