Phoning, réseaux, procurations : la drôle de campagne du second tour des municipales

Une personne vote lors du premier tour des municipales, le 15 mars 2020 à Lyon.
Une personne vote lors du premier tour des municipales, le 15 mars 2020 à Lyon. © Jeff Pachoud, AFP (archives)

Le second tour des élections municipales en France se tiendra le 28 juin, trois mois et demi après le premier tour. Les candidats encore en lice vont devoir mener une campagne sans aller à la rencontre des électeurs, qui seront incités à voter par procuration.

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Campagne à distance, vote par procuration ou dans l’isoloir avec masque : les modalités de la campagne du second tour des élections municipales et du scrutin qui se tiendra le 28 juin doivent s’adapter au contexte sanitaire. La peur du nouveau coronavirus et une campagne a minima font craindre une nouvelle abstention record dans les 5 000 communes encore concernées – les 30 000 conseils municipaux élus dès le premier tour seront, eux, tous en place d'ici à jeudi.

Lors du premier tour, maintenu le 15 mars seulement deux jours avant le début du confinement dû à la pandémie de Covid-19, le taux d'abstention s'est élevé à 54,5 %. Un record pour ce type d'élection depuis le début de la Ve République.

Pour éviter une nouvelle polémique, la décision d'organiser le second tour fin juin a donc longuement été pesée par l'exécutif. La drôle de campagne peut commencer.

  • Organiser une campagne à distance

La campagne électorale ne doit pas devenir "un facteur de circulation du virus" et "il convient donc de faire campagne différemment", a prévenu le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, en évoquant "le respect systématique des gestes barrières" et la nécessité de "privilégier les campagnes numériques".

Les candidats devront donc faire campagne sans meeting, sans se rendre sur les marchés et sans effectuer de porte-à-porte. À la place, ils devraient à la fois revenir à des techniques traditionnelles comme le "phoning" (campagne d'appels téléphoniques massive à destination d'électeurs ciblés) tout en misant sur une campagne numérique.

À Paris, les candidats peuvent consulter en préfecture les registres d’émargement pour connaître l’identité des abstentionnistes. "Nous avons ensuite croisé ces informations avec nos fichiers d’adhérents afin de savoir qui appeler précisément", explique à France 24 Agnès Evren, tête de liste Les Républicains dans le 15e arrondissement.

"Nous allons appeler les électeurs un par un pour les convaincre d’aller voter ou de faire une procuration s’ils ont peur de se déplacer, ajoute la candidate. Je crains que le deuxième tour soit pire que le premier en terme d’abstention. Ce sera en tout cas la clé du scrutin."

À côté des appels téléphoniques, les candidats devront miser sur une forte présence en ligne. Les équipes de campagne vont devoir s’adapter pour étoffer l’équipe numérique et produire des visuels susceptibles de retenir l’attention au premier regard.

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Est-ce que cette campagne à distance pourra remplacer le jeu de séduction normalement opéré par les candidats ? "Heureusement qu’il s’agit d’une campagne de second tour et pas de premier tour, reconnaît Agnès Evren. D’habitude, on arrive à convaincre les électeurs en leur parlant directement, en face-à-face. C’est une question de feeling. Là, il faudra faire sans."

Pour faire face aux dépenses accrues par cette campagne hors norme, le plafond de remboursement des frais de campagne sera augmenté de 20 %, a annoncé le 24 mai Christophe Castaner.

"La campagne officielle débutera le 15 juin mais tout ce qui a été engagé, y compris depuis le premier tour et jusqu'à aujourd'hui, devra être intégré dans le compte de campagne", a déclaré le ministre de l'Intérieur. "Nous augmenterons par décret de 20 % le plafond de remboursement des dépenses."

  • Des masques dans les bureaux de vote

Quelque 16,5 millions d'électeurs sont appelés à se déplacer le 28 juin dans environ 5 000 communes pour élire les conseillers municipaux.

"Toutes les mesures nécessaires seront prises pour assurer la sécurité sanitaire de tous", a assuré Christophe Castaner, évoquant, comme au premier tour, "les gestes barrières ou la distanciation physique".

Pour plus de sécurité, "chaque électeur" devra porter "un masque de protection, utiliser son propre stylo pour l'émargement et manipuler lui-même ses pièces d'identité", a-t-il ajouté, précisant que des masques seront fournis gratuitement aux électeurs n'en disposant pas.

  • Facilitation du vote par procuration

Face au risque d'une forte abstention, qui a déjà atteint 56 % au premier tour, l'exécutif a annoncé vouloir faciliter les procurations, le système par lequel un électeur absent ou empêché peut choisir un autre électeur pour voter en son nom. La procuration doit être établie par une autorité habilitée (tribunal, commissariat...).

La majorité sénatoriale (LR-centriste) a annoncé le dépôt d'une proposition de loi autorisant, pour le 28 juin, un électeur à disposer de deux procurations, contre une seule actuellement, une proposition également formulée par l'association des élus des grandes villes de France.

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La possibilité d'ouvrir les procurations à des personnes ne résidant pas dans la même commune a également été suggérée.

"Nous allons tout faire pour faciliter le recueil des procurations", a déjà promis Christophe Castaner, évoquant "une organisation adaptée pour les Ehpad et, pour les plus vulnérables, la possibilité de faire venir un officier de police judiciaire à domicile pour établir la procuration".

  • Quid du vote électronique ou par correspondance ?

Pour le ministre de l'Intérieur, il n'est pas question pour l'instant de recourir au vote électronique ou au vote à distance, pour des raisons de sécurité et de sincérité du scrutin, même si de nombreuses voix le réclament.

"On vote par Internet pour les associations de pêcheurs à la ligne, les organisations syndicales, rien n'est plus facile que de garantir la sincérité du scrutin puisque toutes les listes électorales sont numérisées", a plaidé le patron du MoDem, François Bayrou, favorable au vote électronique dans des communes volontaires.

Si l'utilisation de machines à voter dans les bureaux est prévue de longue date, le vote électronique à distance n'est lui autorisé que pour le vote aux législatives des Français de l'étranger.

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"L'espèce de blocage de la France sur le vote numérique par Internet me paraît une absurdité", a déploré François Bayrou, également favorable au rétablissement du vote par correspondance.

Le vote par correspondance permettait aux électeurs de voter à distance à partir du matériel électoral qui lui avait été adressé (bulletin, enveloppe, formulaire d'information, enveloppe d'expédition). Il a été supprimé en France depuis 1975 "parce qu'il prêtait à manipulation", a souligné Christophe Castaner, même s'il demeure, là encore, possible lors des législatives pour les Français de l'étranger.

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Mais des voix dans la classe politique, comme Rachida Dati, candidate LR à Paris, ou Laurent Hénart, président du mouvement Radical, ont appelé à revenir sur cette abrogation.

"Sur le plan juridique, il n'y a pas d'obstacle (...), un simple article de rétablissement suffirait pour mener des expérimentations le 28 juin", a fait valoir le maire de Nancy.

Mais pour Romain Rambaud, spécialiste du droit électoral, "on ne peut mettre en place" le vote électronique ou par correspondance "un mois seulement avant le scrutin, en raison du principe de stabilité du droit électoral".

"Les électeurs auraient les plus grandes difficultés à s'adapter et à faire confiance à ce système nouveau." En cas d'erreurs, "la machine à complotisme (...) tournerait à plein régime" et "autant ne pas ajouter des problèmes de fraudes électorales", écrit-il dans son blog.

Avec AFP

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