Secteur automobile : relocaliser l’industrie en France, mission impossible ?

Plusieurs milliers de personnes manifestaient samedi 30 mai devant l'usine Renault de Maubeuge, pour protester contre le projet de transfert de production des utilitaires électriques Kangoo à Douai.
Plusieurs milliers de personnes manifestaient samedi 30 mai devant l'usine Renault de Maubeuge, pour protester contre le projet de transfert de production des utilitaires électriques Kangoo à Douai. © Geoffroy Van der Hasselt, AFP

Les appels à relocaliser la production industrielle se multiplient depuis le début de la pandémie de Covid-19 pour réduire la dépendance aux pays asiatiques. Mais la mise en pratique est difficile, comme l'illustre le cas du constructeur automobile Renault, qui va supprimer des emplois en France.

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Face à la pandémie de Covid-19, la globalisation de l'économie, à l'œuvre depuis 30 ans, a montré ses limites. L'épidémie de coronavirus a fait prendre conscience de la dépendance de la France à l'égard des pays émergents, et surtout de ses conséquences en temps de crise.

Souvent vue comme une lubie souverainiste, la question d'une relocalisation stratégique des industries fait son chemin dans le débat public, alors que l'heure est à la réflexion sur le "monde d'après". Le cas de Renault montre cependant que relocalisation des industries en France est loin d'être gagnée. Le plan annoncé par son PDG le 29 mai va plutôt dans le sens d'un renforcement de la délocalisation de la production.

Le président Emmanuel Macron, ardent défenseur de l'intégration de la France à la mondialisation économique  l'a martelé fin mars : "Il nous faut produire davantage en France, sur notre sol. Le jour d'après ne ressemblera pas au jour d'avant, nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne."

Même le Medef, le syndicat patronal, défend l'idée. Dans son plan de relance présenté le 28 mai, il dit vouloir "engager une politique de relocalisation ciblée des filières stratégiques en France et en Europe, avec en priorité la santé".

Dans le domaine de l'automobile, un premier test pour le gouvernement

Le gouvernement veut coupler son plan de relance économique à une relocalisation des industries. Avec le secteur de l'automobile, touché de plein fouet par la crise du Covid-19, il passe son premier crash-test. En contrepartie du soutien de l'État français à hauteur de 8 milliards d'euros accordé au secteur (dont 5 milliards pour Renault sans pour autant augmenter sa participation au capital de l'ex-régie), Emmanuel Macron a demandé "une série d'engagements forts qui consistent à relocaliser la production à valeur ajoutée en France et à consolider et maintenir la production industrielle sur nos sites".

Cependant, malgré les belles intentions affichées du gouvernement, Renault, l'un des fleurons français, a annoncé vendredi 29 mai, la suppression de près de 4 600 emplois en France, sur 48 000, dans le cadre d'un plan d'économies de 2 milliards d'euros sur trois ans. Les salariés de l'usine de Maubeuge (Nord), où le constructeur fabrique des utilitaires électriques Kangoo, ont immédiatement débrayé alors que la production doit être transférée à Douai, à 70 kilomètres de là.

Si Emmanuel Macron a conditionné son plan de soutien au constructeur à des garanties pour les salariés, Le cas de Renault vient souligner en creux la difficulté de la mise en place d'une politique de relocalisation massive qui va à l'encontre de plusieurs décennies de désindustrialisation française.

Défendre l'existant

C'est un point que souligne l'économiste, Nathalie Coutinet, maître de conférences à l'université Paris 13, dans un autre domaine où le Covid-19 a mis en lumière les risques de la dépendance vis-à-vis de l'Asie en matière d'approvisionnements : la santé.

"Avant de parler relocalisation, cherchons d'abord à préserver le tissu industriel existant", explique Nathalie Coutinet, qui évoque notamment l'usine Famar de Lyon, qui fabrique de la Nivaquine (sulfate de chloroquine) et du Largactil (chlorpromazine), deux médicaments actuellement testés contre le Covid-19. En redressement judiciaire depuis juin 2019, cette dernière attend toujours un repreneur.

>> À lire aussi : Le Covid-19 pousse la France à relocaliser son industrie pharmaceutique

"Il faut arrêter ce jeu de massacre, qui consiste à ne prendre en considération que la valeur actionnariale des laboratoires et pas leur utilité publique", plaide Nathalie Coutinet.

En plein confinement, le gouvernement s'est activé sur le front de la santé pour permettre le retour de la production de masques sur les territoires français. Indispensables pour faire face à la pandémie, les masques ont constitué le symbole de la dépendance française, notamment envers la Chine qui en est le premier producteur.

Relocaliser ou réindustraliser ?

Louis Gallois, président de La Fabrique de l'Industrie et président du conseil de surveillance de PSA, met également en garde sur BFM : "Moi, je parle de réindustrialisation" souligne-t-il. "C'est cela qui est important. Relocalisations, il faut voir au cas par cas."

Pour le dirigeant d'entreprise, la santé, l'agroalimentaire et le numérique restent des secteurs où l'industrie française conserve des atouts et des possibilités. Mais il est beaucoup moins optimiste sur d'autres secteurs : "Pour certaines industries, je n'y crois pas, c'est vrai", explique-t-il, notant que dans l'automobile, il n'est pas rare que certains pays imposent une production locale pour accéder au marché.

"Une relocalisation complète des processus de production au niveau national ou régional soulève des problèmes de hausse des coûts de production et de manque de compétences locales", affirme également l'assureur-crédit Coface dans une note. "Même si ces deux problèmes étaient résolus, ce nouveau processus de production local serait toujours dépendant de la fourniture de matières premières, qui reste très contraint par leur localisation." En somme, une relocalisation pure et parfaite n'existe pas.

Cette hausse des coûts risque de se transformer en hausse des prix des produits à la fabrication relocalisée. Cependant, les Français n'y ont peut-être jamais été aussi prêts. Selon un récent sondage, pas moins de 89 % y sont favorables (dont 47 % tout à fait), "même si cela augmente" le coût des produits pour les consommateurs. Un chiffre en nette augmentation par rapport à avant la pandémie.

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