REPORTAGE

#VidasNegrasImportam : à Rio, des manifestants dénoncent les bavures policières dans les favelas

Des manifestants ont dénoncé la mort d'habitants noirs des favelas lors d'opérations des forces de l'ordre contre les narcotrafiquants pendant la pandémie, le 31 mai 2020 à Rio de Janeiro.
Des manifestants ont dénoncé la mort d'habitants noirs des favelas lors d'opérations des forces de l'ordre contre les narcotrafiquants pendant la pandémie, le 31 mai 2020 à Rio de Janeiro. © Mauro Pimentel, AFP

Des centaines de personnes se sont rassemblées dimanche après-midi devant le siège du gouvernement de l'État de Rio de Janeiro sous le mot d'ordre #VidasNegrasImportam, traduction en portugais de #BlackLivesMatter, contre les bavures policières dont souffrent les habitants majoritairement noirs des favelas.

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Encouragés par la vague de manifestations qui déferle sur les États-Unis depuis la mort de George Floyd, un Afro-Américain tué lors d'une interpellation violente de la police, les militants des droits de l'Homme de Rio de Janeiro ont voulu saisir l'opportunité pour dénoncer la recrudescence des opérations meurtrières de la police dans les favelas pendant la pandémie de Covid-19.

"Ce n'est pas une manifestation ponctuelle, mais le premier acte d'une longue lutte", promet Raull Santiago, organisateur de l'événement. Équipé d'un masque et d'une visière de protection, le militant associatif de 31 ans prend brièvement la parole devant les grilles qui protègent le palais de Guanabara, siège du gouvernement de l'État de Rio de Janeiro.

Pour cette manifestation, exceptionnelle en raison de la pandémie et des mesures de distanciation sociale en vigueur, les organisateurs ont diffusé des consignes de précaution qu'ils réitèrent régulièrement. "Écartez vos bras ! Au moins un mètre cinquante entre chaque personne !" Tous les participants portent un masque, mais l'effet d'agglomération est inévitable, notamment quand le rassemblement décide de défiler sur quelques centaines de mètres dans une rue étroite du quartier de Laranjeiras.

177 morts lors d'opérations policières en avril

Après un répit de quelques semaines au début de la mise en place des mesures de distanciation sociale, les interventions policières dans les favelas se sont multipliées en avril. Au total, 177 personnes sont mortes, une toutes les quatre heures en moyenne et 43 % de plus qu'à la même période en 2019, une année déjà record. Le mois de mai a également été marqué par plusieurs incursions meurtrières dans les favelas qui ont suscité l'indignation de l'opinion publique.

Le cas le plus emblématique est celui de João Pedro Mattos Pinto, un adolescent noir de 14 ans, tué le 18 mai à São Gonçalo, banlieue pauvre de Rio. L'adolescent jouait avec ses cousins quand, selon les témoins présents, des policiers d'élite ont fait irruption dans la maison qu'ils pensaient être occupée par des narcotrafiquants. Ils ont ouvert le feu et lancé des grenades à l'intérieur du domicile où 72 impacts de balles ont été recensés.

Les proches de victimes arborant des banderoles ou des tee-shirts à leur effigie sont nombreux à défiler. Bruna Silva est une habituée des rassemblements contre les violences policières. En 2018, elle a perdu son fils de 14 ans, Marcos Vinicius, tué sur le chemin de l'école par un tir des forces de l'ordre. Elle tient entre ses mains ce qu'il reste de son tee-shirt d'écolier taché de sang.

"Génocide de la population des favelas"

"On meurt du virus ou de la violence de l'État", dit-elle à propos des habitants des favelas. "Ils sont en train de contrôler la pandémie, mais personne ne contrôle l'État. C'est pour ça que nous sommes dans la rue aujourd'hui, pour demander que quelqu'un contrôle son action et empêcher la mort de nos enfants."

Comme dans le mouvement de contestation qui secoue les États-Unis depuis le 25 mai et la mort de George Floyd après une arrestation violente, c'est aussi le caractère raciste des bavures policières qui suscite l'indignation et la colère à Rio. Selon les dernières statistiques officielles disponibles, durant le premier semestre 2019, 80 % des personnes tuées par la police à Rio étaient noires ou métisses, dans une ville où ils représentent environ la moitié de la population. Les slogans criés par les manifestants dénoncent un "génocide de la population des favelas".

"Aux États-Unis, les militants ont l'habitude de filmer toutes les interpellations policières, mais c'est très différent ici. Dans les favelas de Rio de Janeiro, si quelqu'un prend son téléphone pour filmer, la police va aussi tuer la personne qui est en train de filmer", affirme Cosme Felippsen, journaliste et guide touristique habitant la favela de Providência, dans le centre de Rio. Il y a une semaine, une opération de police y a fait une autre victime innocente de 19 ans, interrompant une distribution solidaire de produits de première nécessité.

Un contexte de tensions politiques

Ces interventions contre les narcotrafiquants dans les favelas de Rio de Janeiro font souvent des victimes collatérales. Avec le Covid-19, les habitants de ces quartiers sont victimes d’une double peine. Confinés chez eux et pour beaucoup au chômage, ils se retrouvent à la merci des fusillades entre les narcotrafiquants et la police qui n'hésite pas, dans le feu de l'action, à envahir les domiciles en tirant à l'aveugle, comme cela s'est produit dans le cas de João Pedro.

Dans le cortège, les slogans s'en prennent tantôt au président Jair Bolsonaro, tantôt au gouverneur Wilson Witzel, dont le mandat est marqué par une recrudescence des violences policières, avec notamment le recours à des snipers. Dans le quartier aisé de Laranjeiras, le seul de Rio où le candidat à la présidentielle n'avait pas obtenu la majorité des voix, les habitants à leurs fenêtres applaudissent les manifestants et font écho à leurs slogans. Très vite, les organisateurs demandent à tout le monde de se disperser et quittent le rassemblement qui s'est déroulé de manière pacifique.

Quelques instants plus tard, un groupe qui a rejoint tardivement la manifestation se retrouve nez à nez avec les forces de l'ordre qu'ils provoquent avec des jets de pierre. La police répond par des tirs de balles en caoutchouc et de grenades assourdissantes, et un jeune est arrêté. Un léger débordement, comparé aux heurts entre partisans et opposants au président Bolsonaro dont São Paulo a été le théâtre quelques heures plus tôt.

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