Les soldats français de 1940, ces mal-aimés

Des soldats français faits prisonniers en mai 1940.
Des soldats français faits prisonniers en mai 1940. © Wikimedia, Bundesarchiv, Bild 101I-055-1592-05A / Weber, Robert

Il y a quatre-vingts ans, l'armée française subissait une défaite cinglante face à l'invasion allemande. Depuis, les soldats de 1940, souvent moqués, sont restés en marge de l'histoire nationale. Dans son dernier ouvrage, l'historien Rémi Dalisson rappelle le destin de cette génération humiliée par la défaite.

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Pendant le confinement, la trilogie "La Septième compagnie" a encore enregistré des records d'audience à la télévision. Les aventures de ces soldats poissards qui tentent d'échapper à l'armée allemande en pleine débâcle de mai 1940 font toujours autant rire les Français. Plus récemment, "La Folle Histoire de Max et Léon", sorti en 2016, a à son tour rencontré le succès en mettant en scène l'histoire de deux soldats français bons à rien et peu courageux qui tentent par tous les moyens d'échapper aux combats.

Depuis quatre-vingts ans, les mêmes stéréotypes collent à la peau de ces militaires français de 1940. Peu évoqués ou bien moqués, ils sont surtout méconnus. Pour les sortir de l'oubli, l'historien Rémi Dalisson leur consacre un ouvrage intitulé "Les soldats de 1940 - Une génération sacrifiée" (CNRS éditions). "N'ayant pas de monument national, hormis celui de leur association à Montauville en Meurthe-et-Moselle et étant toujours ridiculisés, notamment au cinéma, ils m'ont toujours intrigué", explique ce professeur à l'université de Rouen. "J'ai été frappé par leur relatif abandon mémoriel et honorifique par rapport à leurs aînés, voire leurs successeurs de la Guerre d'Algérie. Ils m'ont semblé 'sacrifiés' sur l'autel d'une vision glorieuse (celle de 14-18), ou d'une vision décoloniale (celle de l'Algérie) de l'histoire".

"Un traumatisme, un monde et des repères qui s'effondrent"

Avant même de subir la défaite, ces hommes ont dû en passer par ce qu'on a appelé "la drôle de guerre". De septembre 1939 à mai 1940, ces enfants à la fois "de l'école républicaine et de l'idée du sacrifice pour la patrie", mais aussi "du pacifisme né de la Grande Guerre" ont patienté sur la ligne Maginot face aux armées allemandes retranchées derrière la ligne Siegfried. Une attente interminable qui a laissé des traces. "Cette période a ébranlé leurs certitudes, leur sens du devoir et a instillé le doute dans leurs esprit", raconte Rémi Dalisson. "Au printemps, au moment de l'offensive allemande, ils sont donc à la fois soulagés d'en terminer avec l'inaction et souvent persuadés de la solidité de la ligne Maginot et des Ardennes".

Mais en quelques semaines, l'armée française est submergée. Le 22 juin 1940, le gouvernement de Philippe Pétain signe l'armistice avec l'Allemagne. Le choc est brutal. "Quel français aurait pu imaginer un tel futur en 1939 ? Aucun, et sûrement pas ces soldats abreuvés de propagande et du mythe d'une armée qui a terrassé l'Allemagne et ses alliés vingt ans plus tôt, présentée comme la plus puissante d'Europe adossée à un empire colonial énorme", explique l'historien. "C'est bel et bien un traumatisme, un monde et des repères qui s'effondrent d'autant qu'ils n'y étaient pas préparés par l'état-major."

"On les présente comme des lâches"

De cette période, la mémoire collective n'a retenu bien souvent que la débâcle. Les combats et le courage de ces soldats ont été comme effacés. "Les chiffres sont édifiants : 65 000 soldats tués en si peu de temps, sans compter les civils. Il y a eu des unités hachées sur place. Il y a eu des morts terribles : au gaz parfois dans la ligne Maginot, déchiquetés par les stukas, écrasés par des chenilles de panzers ou encore brûlés dans des chars", insiste l'historien.

Face à une défaite éclair, ces militaires subissent aussi l'opprobre. Ils deviennent en peu de temps les boucs émissaires idéaux. Ils incarnent le délitement général. Leur calvaire ne fait que commencer. Près de 1,8 million d'entre eux sont fait prisonniers. Ils deviennent alors des captifs manipulés par le régime de Vichy. Après une image de couards, vient s'ajouter celle de planqués. "On les présente comme des lâches qui se réfugient, contraints certes, chez le vainqueur. Ils sont loin, souvent dans des fermes où le Français les imagine dans des campagnes où le rationnement est moindre et où l'on mange à sa faim", décrit le spécialiste des questions mémorielles. "Leurs propres lettres édulcorent leur souffrance, car ils veulent rassurer leurs familles qui les imagine alors bien mieux traités qu'ils ne le sont."

"Le vieux monde que l'on veut oublier"

Le retour n'en est que plus difficile. Les prisonniers de 1940 retrouvent la France après la bataille finale. Entre les anciens captifs et leurs proches s'installe un gouffre d'incompréhension : "Ils sont surpris, car ils n'imaginaient pas l'état du pays, les souffrances et le rationnement. De leur côté, leurs familles ne comprennent pas non plus leur double traumatisme de la défaite : le combat sanglant puis la captivité". Pendant cinq ans, la vie a continué sans eux. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, personne n'est prêt à les écouter. Leur mémoire n'est pas valorisante face aux héros de la résistance morts au combat. "Ils incarnent le vieux monde que l'on veut oublier", résume Rémi Dalisson.

Pour autant ces anciens combattants ne restent pas inactifs. Certains écrivent leurs mémoires. Beaucoup participent aux cérémonies patriotiques ou créent leurs propres associations. "Ils sont donc présents sans l'être tout à fait dans la France de l'après-guerre, ils n'ont jamais disparu et flottent plutôt en apesanteur mémorielle", estime l'historien.

Quatre-vingt ans après, les commémorations organisées en 2020 auraient pu être l'occasion de mettre enfin un coup de projecteur à "cette génération sacrifiée ". Mais la pandémie de Covid-19 a entraîné l'annulation de nombreux événements. Le 17 mai 2020, lors des 80 ans de la bataille de Montcornet, dans l'Aisne, une cérémonie a quand même eu lieu en présence du président Emmanuel Macron. Celui-ci a rendu hommage aux soldats de la bataille de France, mais il a avant tout honoré "l'esprit de résistance" de Charles de Gaulle, qui s'illustra lors de ces combats. Encore une fois, les hommes de 1940 sont passés au second plan.

"Même si cet anniversaire est propice, étant le dernier décennal avec des témoins et acteurs, il se trouve écrasé par l'année De Gaulle", constate Rémi Dalisson. L'année 2020 marque en effet le 130e anniversaire de sa naissance, le 80e anniversaire de l'appel du 18 juin et le 50e anniversaire de sa disparition. "Et le Covid vient encore renforcer cet échec probable. L'État et les médias vont se replier sur l'essentiel qui risque d'être De Gaulle, son appel et le début de la résistance extérieure, puis intérieure. C'est donc une déception pour l'historien, ce le sera également pour les derniers anciens de 40, qui meurent aussi beaucoup du Covid-19, vu leur âge".

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