Covid-19 : la relance à l’allemande, un modèle pour la France ?

La chancelière allemande Angela Merkel et son ministre des Finances, Olaf Scholz, sont les deux principaux artisans du plan de relance allemand.
La chancelière allemande Angela Merkel et son ministre des Finances, Olaf Scholz, sont les deux principaux artisans du plan de relance allemand. AFP - MICHAEL KAPPELER

Berlin a annoncé, mercredi, un plan de relance de 130 milliards d’euros. L'Allemagne devient ainsi le premier pays européen à passer à un programme pour soutenir la reprise d'activité, après une première série de mesures d'urgences pour sauver l'économie. Un plan ambitieux dont pourraient s’inspirer les autres pays européens ?

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L’Allemagne dégaine la première. Berlin a dévoilé, mercredi 3 juin, ce qui constitue le premier plan de relance dans une Europe économiquement meurtrie par la pandémie de Covid-19. La chancelière Angela Merkel a estimé que les mesures d’urgence pour limiter la casse devaient céder la place à un programme qui coûterait 130 milliards d’euros à l’Allemagne. Il doit permettre au pays de réduire au maximum la durée de la récession qui s’annonce.

“C’est un plan d’une ampleur colossale, qui équivaut à 4 % du PIB allemand”, constate Alexandre Baradez, responsable de l’analyse marché pour le cabinet financier IG France, contacté par France 24. En tout, les négociations entre les deux partis de la coalition gouvernementale - les conservateurs de la CDU et les sociaux-démocrate du SPD - ont accouché d’une cinquantaine de mesures destinées à relancer au plus vite l’activité.

Moins de TVA pour plus de consommation

Une initiative ressort particulièrement du lot : la décision de baisser la TVA de trois points jusqu’à la fin de l’année. C’est une mesure qui dénote “d’un changement de paradigme économique pour l’Allemagne”, souligne Céline Antonin, spécialiste de l’économie allemande à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), contactée par France 24. Pour un pays qui a fait de la maîtrise budgétaire sa signature, renoncer ainsi à environ 20 milliards d’euros de recettes fiscales témoigne d’une évolution des mentalités au sommet de l’État.

La forte baisse de cet impôt indirect illustre aussi la philosophie générale d’un plan, qui vise avant tout à relancer la consommation. Réduire la TVA constitue “un moyen simple et direct pour inciter les individus à recommencer rapidement à consommer”, explique Pascal de Lima, économiste en chef au cabinet de conseil financier Harwell Management, contacté par France 24.

Combinée à d’autres mesures — comme le versement à chaque foyer de 300 euros par enfant ou le prolongement de la prise en charge du chômage partiel —, ce plan démontre "un sens aigu du timing économique : après avoir tout fait pour éviter la multiplication des faillites, le gouvernement allemand cherche maintenant à ce que les entreprises recommencent à vendre en incitant les consommateurs à leur acheter leurs produits”, résume Alexandre Baradez.

Mais le pari d’une relance par la baisse de la TVA n’en est pas moins risqué. “On sait qu’en période de récession traditionnelle, c’est un moyen très efficace pour relancer la consommation, mais le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire rend beaucoup plus imprévisible la réaction des acteurs économiques”, explique l’analyste financier d’IG France. La crainte d’un retour du coronavirus peut pousser les consommateurs à préférer l’épargne malgré les incitations à dépenser, tandis que les entreprises pourraient être tentées de ne pas répercuter la baisse de la TVA sur les prix, afin d’améliorer leurs comptes.

La France a moins de marge de manœuvre

Malgré ce risque, les trois experts interrogés jugent le plan allemand plutôt bien ficelé. Entre les incitations à consommer, les investissements promis dans la transition énergétique et les innovations technologiques, “c’est un plan équilibré qui adresse les besoins immédiats - c’est-à-dire la relance de la consommation - et trace une feuille de route pour le futur”, résume Céline Antonin.

De quoi donner des idées aux autres pays, à commencer par la France ? Paris fait, en effet, face à un problème similaire à l’Allemagne : “On parle beaucoup des 55 milliards d’euros épargnés par les Français depuis le début de la crise et des moyens de les mobiliser pour relancer l’économie”, rappelle Céline Antonin. Le gouvernement français pourrait, lui aussi, utiliser le levier de la TVA dans l’espoir que les Français achètent plus de baguettes, de camembert et de carrés Hermès…

Mais la “marge de manœuvre budgétaire française est beaucoup moins importante, et la TVA représente la moitié des recettes fiscales de l’État”, rappelle Pascal de Lima. Avec un déficit public attendu à près de 11 % du PIB à la fin de l’année, Paris peut difficilement se permettre les mêmes largesses que Berlin.

Pour autant, pas la peine d’abandonner totalement l’idée d’une baisse de la TVA pour Alexandre Baradez. “On peut imaginer une réduction sectorielle, qui serait, par exemple, limitée à la restauration ou l’hôtellerie”, note l’analyste financier.

Risque politique

Une baisse limitée de la TVA risque, cependant, de faire long feu. En Allemagne, Olaf Scholz, le ministre des Finances, a justifié la générosité du plan de relance par la volonté de frapper les esprits. L’idée est qu’en ne lésinant pas sur la dépense, les Allemands gagneraient en confiance, ce qui les inciterait davantage à consommer. À l’inverse, un plan trop timoré laisserait les consommateurs indifférents. 

Pour Alexandre Baradez, il faut tenir compte des différences de comportement économique entre les Français et les Allemands. Ces derniers “sont davantage portés sur l’épargne, et il faut un signal beaucoup plus fort pour changer les mentalités. Une incitation moindre pourrait malgré tout avoir un effet important sur la consommation en France”, veut croire cet analyste.

Il est, cependant, évident pour les experts interrogés, que l’Allemagne est bien mieux armée pour dépenser plus que la plupart des pays européens. “C’est dans ce genre de situation qu’on se rend compte de l’avantage de réduire sa dette quand l’économie mondiale va bien”, résume Céline Antonin. 

Le plan allemand, aussi attrayant qu’il puisse paraître, ne pourra probablement pas être copié à l’identique ailleurs. Ce qui pose un problème d’ordre politique : “Le risque est que si la machine allemande repart plus vite et plus fort qu’ailleurs, la question de la compétitivité au sein de la zone euro va se poser. Cela pourrait faire grincer les dents de certains responsables politiques, qui seront tentés de dire que l’Allemagne s’en sort toujours mieux, ne fait pas preuve de solidarité et profite de la situation”, craint Alexandre Baradez. D’où, d’après lui, l’importance du plan de relance européen, qui prévoit de transférer des fonds aux pays qui en ont le plus besoin. “C’est un mécanisme qui peut permettre à ce que la reprise ne soit pas à plusieurs vitesses”, conclut-il.

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