Révélations en cascade sur le racisme au sein de la police française, Castaner saisit la justice

Des manifestants contre les violences policières et le racisme, le 6 juin 2020, à Paris.
Des manifestants contre les violences policières et le racisme, le 6 juin 2020, à Paris. AFP - ANNE-CHRISTINE POUJOULAT

Le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a saisi la justice, vendredi, après la publication de plusieurs articles de presse révélant des messages à caractère raciste tenus par des policiers français. Malgré leur interdiction, de nouvelles manifestations pour dénoncer le racisme ont eu lieu samedi.

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Plusieurs milliers de manifestants se sont réunis, samedi soir, sur l'Esplanade du Champ de Mars, bravant l'interdiction de manifester, comme les 20 000 personnes venues manifester mardi soir, devant le palais de justice de Paris, à la mémoire d'Adama Traoré, un jeune homme noir mort lors de son interpellation en 2016.

Des familles de victimes de violences policières réunies en collectif ont invité à "se promener sur le Champ de Mars, dans le respect des gestes barrières, pour y prendre une photo devant la Tour Eiffel" avec les hashtags #LaissezNousRespirer, #JusticePourToutesLesVictimes et #PasDeJusticePasDePaix. Les organisateurs appellent à "amplifier le mouvement international de solidarité contre l'impunité des forces de l'ordre".

>> À lire : Mort d'Adama Traoré : 20 000 manifestants se rassemblent à Paris

Quelques centaines de personnes se sont déjà rassemblées à Paris dans le calme, samedi après-midi, place de la Concorde puis rue Royale, bloquée par des camions des forces de l'ordre. Vendredi soir, une autre manifestation, elle aussi interdite en raison des restrictions imposées par la crise sanitaire du Covid-19, s'est déroulée à Strasbourg. Plusieurs milliers de jeunes vêtus de noir se sont rassemblés au cœur de la ville alsacienne pour rendre hommage à George Floyd, dire non au racisme et dénoncer les violences policières. D'autres rassemblements ont également eu lieu à Rouen, Caen et Clermont-Ferrand.

La colère qui gronde dans de nombreux pays depuis la mort à Minneapolis de cet Américain noir de 46 ans asphyxié par un policier blanc est particulièrement forte en France, où la police est aussi accusée de racisme. En 2016, notamment, la Cour de cassation a condamné l'État pour des "contrôles au faciès" régulièrement effectués par les forces de l'ordre.

Plusieurs médias ont publié le contenu, jeudi 4 juin, de nombreux messages à caractère raciste partagés par des policiers français sur un groupe Facebook ou sur une messagerie privée Whatsapp.

"Les gauchiasses puants et les immigrés… Comme Trump, il a dit du plomb !"

Le site d'information Streetpress a ainsi révélé l'existence du groupe Facebook "TN Rabiot Police Officiel" censé être réservé aux forces de l'ordre. Visible sur le réseau social, il affiche 7 760 membres.

Selon les captures d'écran publiées par le site, de très nombreux messages haineux, racistes, sexistes et homophobes y sont échangés. Certains qualifient de "sale pute" la chanteuse Camélia Jordana, qui a récemment dénoncé les violences policières. D'autres se moquent ouvertement de la mort des jeunes Zyed et Bouna en 2005, de Sabri à Argenteuil le 17 mai dernier, ou de Kémyl à Montigny-lès-Cormeilles le 27 mai.

L'actualité récente, et notamment la manifestation du 2 juin devant le palais de justice de Paris, a également inspiré les membres du groupe. "Toujours la même merde qui bravent tous les interdits dans ce pays. Les gauchiasses puants et les immigrés qui ne fera même pas 1/10 du quart de ça chez eux ! Comme Trump, il a dit du plomb !", peut-on lire en commentaire en référence au tweet du président américain mis en ligne après les débordements à Minneapolis.

La publication de ces messages a poussé, le lendemain, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner, à saisir la justice. Ce dernier avait promis mercredi une "sanction" pour "chaque faute, chaque excès, chaque mot, y compris des expressions racistes" au sein des forces de l'ordre. Le parquet de Paris a donc ouvert, vendredi 5 juin, une enquête préliminaire, confiée à la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), pour "injure publique à caractère raciste" et "provocation publique à la haine raciale".

>> À lire : Adama, Théo, Zyed et Bouna… Pourquoi ces affaires n'ont-elles pas déclenché un "Black Lives Matter" à la française ?

"S'ils sont avérés, ces propos inacceptables sont de nature à porter gravement atteinte à l'honneur de la police et de la gendarmerie nationales", a-t-on commenté dans l'entourage du ministre.

"On est fichés F, F comme fachosphère"

D'autres propos, racistes, antisémites, sexistes et homophobes, ont été détaillés, jeudi 4 juin, par Mediapart et Arte Radio. Ces conversations, d'abord révélées mi-janvier par les sites Paris-Normandie et 76actu, concernent des policiers de Rouen ayant échangé des messages audio sur un groupe privé WhatsApp. Leurs propos visent notamment l'un de leur collègue, noir, qui a pu consulter leurs échanges.

Ce dernier a prévenu sa hiérarchie et déposé plainte contre six de ses collègues, fin décembre 2019, pour "provocation non publique à la discrimination", "diffamation non publique en raison de l'origine, l'ethnie, la nationalité, la race ou la religion" et "injures non publiques en raison de l'origine, l'ethnie, la nationalité, la race ou la religion". Des faits passibles d'une simple contravention pouvant aller jusqu'à 1 500 euros.

Certains enregistrements audio ont été publiés par Mediapart et Arte Radio. Les policiers membres de ce groupe WhatsApp échangent librement, se définissant eux-mêmes comme "nationalistes racialistes" ou encore comme "fascistes". "On est fichés F, F comme fachosphère", plaisante l'un d'eux. Sur ce groupe, ils commentent aussi bien la vie interne de la police de Rouen que l'actualité nationale.

"Ce qui m'étonne le plus, ce sont des pompiers qui viennent éteindre un feu et les fils de pute de la gauche de merde les en empêchent. Non. Balle dans la tête en fait. Parce que t'es une merde de gauche, tu mérites de mourir. Voilà. Poutine, il s'occuperait de ta gueule vite fait bien fait. Donc vivement la guerre civile. Vivement l'effondrement. Et moi je pense qu'il n'y a pas que la diversité qui va prendre cher. Je pense que la gauche aussi. Il va vraiment falloir éliminer ces fils de pute", peut-on notamment entendre.

L'enquête de Mediapart révèle que, début juin, le policier ayant porté plainte n'avait toujours pas été interrogé par la justice et que l'enquête de l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) était toujours en cours. Le directeur général de la police nationale (DGPN), Frédéric Veaux, a toutefois confirmé, jeudi 4 juin, le prochain passage en conseil de discipline de ces policiers.

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