Riche comme un Français qui gagne 3 470 euros

L'Observatoire des inégalités a proposé un seuil de richesse fixé à 3 470 euros par mois.
L'Observatoire des inégalités a proposé un seuil de richesse fixé à 3 470 euros par mois. © istock

L'Observatoire des inégalités propose, pour la première fois en France, un seuil de richesse. Dans un rapport qui dresse le portrait-robot des riches en France, paru mardi, il juge qu’une personne seule avec des revenus supérieurs à 3 470 euros par mois est riche. Ils seraient 5,5 millions de Français à entrer dans cette catégorie.

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C'est à un exercice politiquement sensible et économiquement délicat que s'est livré l'Observatoire des inégalités. Dans son rapport sur les riches en France, publié mardi 9 juin, il a proposé, pour la première fois, un seuil de richesse, que les auteurs de cette étude ont fixé à 3 470 euros par mois, après impôt, pour une personne sans enfant à charge.

Un "ticket d'entrée" dans le club des privilégiés qui correspond à deux fois le revenu médian en France, soit 1 735 euros (selon les données de 2017). "Il y a plusieurs méthodes pour évaluer qui est riche. Celle que nous avons préférée revient à dire qu'une personne riche gagne significativement plus que la moyenne, et les personnes au-dessus de notre seuil ont des revenus au moins deux fois supérieurs à ceux de la moyenne nationale", précise Anne Brunner, l'une des coauteurs du rapport, contactée par France 24.

5,5 millions de riches en France

Avec ce nouvel indicateur, ce sont 5,5 millions de Français qui peuvent être considérés comme riches, soit 8,2 % de la population totale. "Coïncidence étonnante, les riches sont ainsi aussi nombreux que les pauvres", puisque 8 % de la population vit avec moins de 867 euros par mois, ce qui correspond à la moitié du revenu médian, notent les auteurs de cette étude.

Un nombre de "privilégiés" qui pourra sembler élevé en cette période d'incertitude économique, où nombreux sont ceux qui ont l'impression de voir leur niveau de vie se dégrader. "Il est sûr que pour un certain nombre de personnes, notamment à Paris, ce seuil de 3 470 euros peut paraître bas, parce que, par exemple, il ne permet pas d'acheter un appartement confortable dans la capitale. Mais il nous semble incontestable que lorsqu'on fait partie de ces 8 %, on appartient à la catégorie des riches, même si on ne se sent pas aisé", souligne Anne Brunner. Un tel indicateur permet, notamment, de relativiser sa situation économique.

Mais il ne prend pas en compte le patrimoine qui, pour certains, est le vrai signe de la richesse. Pas si vite, répondent les auteurs de l'étude, dont une partie entière est consacrée à cette question. Ils proposent ainsi un seuil distinct de richesse en matière de patrimoine, établi à 490 000 euros, soit trois fois le patrimoine brut médian. S'il est possible de fournir deux seuils, "il faut néanmoins arrêter de les opposer, car nous avons constaté que ce sont souvent les mêmes qui se retrouvent dans les deux catégories", assure Anne Brunner.

50 ans, propriétaire, en couple et sans enfant

Ces "riches" sont dans 70 % des cas des quinquagénaires. D'abord, parce que les parcours professionnels commencent plus tard aujourd'hui et on atteint le haut de l'échelle salariale à un âge plus avancé qu'il y a quelques décennies, et aussi parce qu'avec l'allongement de la durée de vie, l'héritage n'arrive que lorsqu'on est dans la force de l'âge. Ces Français aisés vivent aussi souvent en couple, sans enfant et principalement en Île-de-France où ils possèdent un logement. Bizarrerie française relevée dans ce rapport : 2 % de ces riches occupent des logements sociaux qu'ils louent. "Visiblement, les offices HLM maintiennent dans les lieux des personnes qui n'ont plus de raison d'y être", remarquent les auteurs de l'étude.

Mais ce portrait-robot ne correspond qu'au commun des riches. Le cercle très fermé des 1 % les plus riches de la population constitue une "caste" à part, formée de grands patrons, de stars du football et autres ténors de la finance. Pour entrer dans ce club très select, il faut gagner au minimum 6 850 euros net par mois, après impôts : ce qui fait des super-riches français les plus riches d'Europe, juste derrière la Suisse. Ainsi, pour faire partie des 1 % d'Allemands qui gagnent le plus, il faut toucher au moins 6 500 euros et "seulement" 6 000 euros au Royaume-Uni. Ce qui montre que "si la France est égalitaire par le bas, c'est-à-dire qu'elle réussit à contenir la pauvreté, elle reste très inégalitaire en haut de la pyramide des revenus", note Anne Brunner.

Le riche, c'est l'autre ?

Dresser ce portrait-robot du riche français n'a pas été une mince affaire. "Les éléments de définition manquent pour comprendre qui sont les riches", souligne le rapport. La richesse reste le parent pauvre des études sur la répartition des revenus. "Il y a bien eu des pionniers, comme les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, qui ont enquêté sur les ghettos de riches dans les années 1990 ou, plus récemment, Thomas Piketty qui a fait avancer la connaissance à ce sujet. Mais les informations restent clairement insuffisantes", souligne Anne Brunner. 

Selon elle, cette pudeur à examiner les riches à la loupe vient en partie du fait qu'il ne s'agit pas vraiment d'une question de politique publique, comme peut l'être la lutte contre la pauvreté. Les autorités sont donc moins demandeuses de données précises à ce sujet. En outre, le credo "vivons heureux, vivions cachés" des plus riches rend l'accès à des données précises plus compliqué.

Pourtant, "si on veut dresser un état des lieux complet de la société française, il faut également documenter le haut de l'échelle sociale", affirme Anne Brunner. C'est aussi, d'après elle, une question d'une actualité politique brûlante, en cette période de dépense publique effrénée pour amoindrir le choc économique engendré par l'épidémie de Covid-19. "Le problème du financement de ces mesures et du remboursement de la dette se pose, et on entend souvent dire qu'il faudra faire contribuer les riches. C'est bien, mais encore faut-il savoir de qui on parle", résume la coauteur du rapport.

À cet égard, cette étude sur les riches cherche à susciter le débat. En effet, en l'absence de seuil de richesse accepté par tous, la tentation sera toujours grande de vouloir faire porter le poids de la solidarité à plus riche que soi. Ce flou permet aussi aux responsables politiques de faire des cadeaux aux riches sans en avoir l'air. Ainsi, "le projet actuel de proposition de loi sur la contribution des riches qui propose un seuil très élevé de 250 000 euros par an est, en fait, une manière d'exonérer les classes aisées", souligne Louis Maurin, directeur de l'Observatoire des inégalités, interrogé par Le Monde. En d'autres termes, solidarité bien ordonnée commence par une définition claire de qui est riche.

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