Mort de George Floyd : la mobilisation de l'Afrique contre les violences policières

Lundi 8 mai, une manifestation contre les violences policières a eu lieu à Nairobi, au Kenya.
Lundi 8 mai, une manifestation contre les violences policières a eu lieu à Nairobi, au Kenya. © Patrick Meinhardt, AFP

Si la mort de George Floyd a déclenché un mouvement de protestation mondiale, l'Afrique n'est pas en reste. Au Kenya, au Ghana, en Afrique du Sud, des manifestants descendent dans la rue. D'autres aimeraient voir leurs dirigeants se saisir plus fermement de la question, en solidarité avec leurs "frères afro-américains".

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La mort de George Floyd, cet Afro-Américain étouffé par un policier le 25 mai dernier à Minneapolis, aux États-Unis, est devenue un symbole mondial. Cette affaire de violence policière a provoqué une vague de manifestations antiracistes au niveau mondial où est scandé le slogan "I can’t breathe" – "Je ne peux pas respirer" –, les derniers mots du géant de 46 ans. En Afrique, des manifestations ont également éclaté, appelant les dirigeants africains à se saisir de leurs propres problèmes de violences policières, souvent impunies.

Une résonance particulière en Afrique du Sud

En Afrique du Sud, l'autre grand slogan du mouvement, "Black lives matter" – "La vie des Noirs compte" – trouve une résonance particulière, dans un pays qui reste marqué par l'apartheid et se trouve toujours déchiré par de vives inégalités raciales.

Lundi 8 juin, à l'appel des Combattants pour la liberté économique (EFF, gauche radicale), plus d'une centaine de personnes se sont rassemblées devant l'ambassade des États-Unis à Pretoria pour protester contre le racisme, les violences policières et le président américain, Donald Trump.

Les partisans des EFF ont rendu hommage à la victime en observant, un genou à terre, 8 minutes et 46 secondes de silence, le temps de l'immobilisation de George Floyd, qui a abouti à sa mort. "Il y en a assez de la brutalité policière sur nos corps noirs", a lancé Julius Malema, leader des EFF, à la foule, aux cotés de l'épouse d'un homme récemment tué par l'armée sud-africaine chargée de faire respecter le confinement contre le Covid-19.

Le Kenya contre les violences policières

Au Kenya, des portraits de George Floyd ont essaimé sur les murs de Nairobi. Et, le même jour qu'en Afrique du Sud, environ 200 personnes ont manifesté dans le bidonville de Mathare, dans la capitale, contre les violences policières. Celles-ci ont coûté la vie à au moins 15 personnes au Kenya depuis l'instauration d'un couvre-feu destiné à empêcher la propagation du Covid-19.

La foule était surtout composée de jeunes et de mères portant des pancartes affichant les noms de leurs amis, de leurs voisins ou fils tués ces dernières années dans des opérations de la police. "Arrêtez les flics tueurs", ou "Sauvons notre futur", étaient leur slogan.

La police kényane est régulièrement accusée par les groupes de défense des droits de l'Homme d'utilisation excessive de la force et d'exécutions extrajudiciaires, en particulier dans les quartiers pauvres. En avril, Human Rights Watch (HRW) avait accusé la police d'imposer le couvre-feu "de manière chaotique et violente, depuis le début", parfois en fouettant, en battant ou en utilisant des gaz lacrymogènes pour forcer les gens à quitter les rues.

L'organisation avait notamment cité le cas d'un garçon de 13 ans, Yassin Hussein Moyo, décédé à Nairobi le 31 mars après avoir été victime d'un tir, alors qu'il se tenait sur son balcon et que, dans la rue en contrebas, les policiers forçaient des habitants à rentrer chez eux.

Un nouveau scandale a éclaté le 10 juin avec la diffusion devenue virale d'une vidéo sur laquelle on voit trois policiers traîner, accrochée derrière une moto, une femme en partie dénudée et molestée. Les trois policiers ont été arrêtés.

"Trois officiers ont été arrêtés hier... À la suite de la diffusion d'une vidéo montrant une femme maltraitée et tirée derrière une moto dans le sous-comté de Kuresoi South", a déclaré dans un communiqué la Direction des investigations criminelles. "Les suspects sont en garde à vue, participant aux investigations sur ce dossier."

Le Ghana et le Sénégal rendent hommage à George Floyd

Sur la corniche des Almadies à Dakar, face à l’océan qui sépare l’Afrique des États-Unis, un rassemblement de 50 personnes – le maximum autorisé en raison du Covid-19 – représentants diverses associations de la société civile sénégalaise s'est tenu pour hommage à George Floyd dans ce lieu très symbolique : la corniche doit en effet bientôt accueillir le Mémorial de l'esclavage.

Le président du Ghana, Nana Akufo-Addo, a été l'un des premiers chefs d’État à réagir au meurtre de George Floyd.

"Les Noirs sont choqués et consternés par le meurtre d’un homme noir, non armé, par un policier blanc aux États-Unis […]. Ce n’est pas possible au XXIe siècle que les États-Unis, ce grand bastion de la démocratie, continuent d’être aux prises avec le problème d’un racisme systémique", a-t-il écrit dans un communiqué publié dès le 1er juin sur Twitter et où apparaît le visage du défunt sur fond noir. "Nous espérons que la mort malheureuse et tragique de George Floyd inspirera un changement durable dans la façon dont l’Amérique affronte les problèmes de la haine et du racisme."

Le président du Niger, Mahamadou Issoufou, a estimé jeudi que la mort de George Floyd était "le symbole du vieux monde qu'il [faut] changer", lors d'une visioconférence avec ses pairs de l'Union africaine.

"Le symbole du vieux monde qu'il faut changer et qui viole constamment ces valeurs (solidarité, égalité, justice, dignité) est l'assassinat de George Floyd", a déclaré le président nigérien dans son discours. "Notre conférence doit condamner sans réserve cet acte odieux."

L'Union africaine se saisit du problème

Le président tchadien de la Commission de l'Union africaine, Moussa Faki Mahamat, avait été très prompt à réagir à la mort de George Floyd, en la qualifiant de "meurtre" dès le 29 mai. Dans un communiqué, il "condamne avec force le meurtre de George Floyd aux États-Unis, aux mains d'agents des forces de l'ordre".

"Rappelant la résolution historique de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) sur la discrimination raciale aux États-Unis d'Amérique [...] lors de la première conférence de l'OUA, tenue au Caire (Égypte), du 17 au 24 juillet 1964", le président de la Commission de l'UA a réitéré "le rejet" par l'organisation "des pratiques discriminatoires persistantes à l'encontre des citoyens noirs des États-Unis d'Amérique".

Le diplomate tchadien fait référence à la toute première conférence de l’OUA de juillet 1964, au Caire, à laquelle avait participé, en tant qu'observateur, le leader emblématique de Nation of Islam, Malcolm X. Ce dernier y avait tenu un discours panafricain devant "ses frères et sœurs africains" sur les discriminations dont étaient alors victimes, sur l'autre rive de l'Atlantique, les Afro-Américains.

Cependant, pour certains intellectuels, le fait que les dirigeants du continent se saisissent ainsi du problème relève de l'opportunisme. À l'instar de l'économiste camerounais Célestin Monga qui appelle les politiques africains à balayer d'abord devant leur porte.

S'il félicite dans un tweet "(la) colère et (l')indignation des leaders politiques africains au sujet de l’assassinat de George Floyd et des brutalités policières aux [États-Unis]", il aimerait "qu’ils soient aussi prompts à proférer des condamnations quand nos policiers et soldats martyrisent quotidiennement nos citoyens".

Réactiver le rêve panafricain

Une centaine d'écrivains africains espère que le retentissement du meurtre de George Floyd permettra le retour du rêve panafricain. Dans une lettre ouverte, ils demandent à ce que l'Afrique puisse être un "refuge" pour sa diaspora.

"Nous demandons que les gouvernements africains reconnaissent notre alliance et nos liens avec nos frères et sœurs, au-delà des frontières, de l'Amérique au Brésil et à travers le reste de la diaspora. Qu'ils offrent à ceux qui le choisissent un refuge, un foyer et une citoyenneté au nom du panafricanisme", plaident les auteurs africains.

"Nous constatons avec consternation que ce que Malcolm X a dit au Ghana en 1964, à savoir que 'pour les 20 millions d'entre nous en Amérique qui sont d'origine africaine, ce n'est pas un rêve américain, c'est un cauchemar américain', qui reste vrai pour 37 millions (d'Afro-Américains) en 2020."

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