Aux Philippines, une journaliste critique de Duterte reconnue coupable de diffamation

Maria Ressa est la fondatrice du site d'informations philippin Rappler.
Maria Ressa est la fondatrice du site d'informations philippin Rappler. © Eloisa Lopez, Reuters

La journaliste philippine Maria Ressa a été reconnue lundi coupable dans une affaire de diffamation présentée par ses soutiens comme une tentative pour museler les détracteurs du président Rodrigo Duterte.

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La journaliste Maria Ressa, jugée pour diffamation aux Philippines, a été déclarée coupable lundi 15 juin par un tribunal de Manille. L'ex-journaliste de CNN risque jusqu'à six ans de détention. Ses soutiens présentent ce procès comme une tentative pour museler les détracteurs du président Rodrigo Duterte.

Maria Ressa, 56 ans, est la cofondatrice du site d'information en ligne Rappler, qui a été visé par plusieurs procédures judiciaires après avoir publié des articles critiques contre la politique du chef de l'État, y compris sa campagne sanglante et controversée contre le trafic de drogue.

"Nous résisterons à toutes les attaques contre la liberté de la presse", a déclaré aux journalistes après sa condamnation Maria Ressa, qui avait été désignée par le magazine Time comme une des personnalités de l'année 2018.

"C'est un revers, mais ce n'est pas non plus inattendu", a-t-elle ajouté. "Ils essaient de nous effrayer, mais n'ayez pas peur. Car si vous n'exercez pas vos droits, vous les perdrez."

La journaliste a été laissée libre dans l'attente de l'examen de son appel.

Le procès découlait d'un article écrit en 2012 sur les liens supposés entre un homme d'affaires et le président de l'époque de la Cour suprême de l'archipel.

"Tu seras la prochaine"

La plainte déposée par l'homme d'affaires avait initialement été rejetée en 2017, mais le dossier avait ensuite été transmis au parquet qui avait décidé de la poursuivre elle et l'ancien journaliste Reynaldo Santos, qui avait écrit l'article. Ce dernier a également été déclaré coupable lundi et est demeuré libre sous caution.

Les poursuites résultent d'une loi controversée sur la cybercriminalité, réprimant la diffamation en ligne mais aussi le harcèlement ou la pédopornographie. Cette loi était entrée en vigueur en septembre 2012, soit après la parution de l'article incriminé.

Mais le parquet avait argué que la correction d'une coquille typographique en 2014 – Rappler avait remplacé le mot "evation" par "evasion" – faisait que l'article tombait désormais sous le coup de la loi.

"On m'a avertie : 'Tais-toi ou tu seras la prochaine...' C'est en partie pourquoi j'ai été visée", expliquait la semaine dernière à l'AFP Maria Ressa, qui est par ailleurs une ancienne journaliste de la chaîne américaine CNN.

Le gouvernent de Rodrigo Duterte a rejeté les accusations selon lesquelles cette affaire était politique, en affirmant que les autorités veillaient à l'application de la loi, y compris contre les journalistes.

Une campagne contre la liberté de la presse aux Philippines

Mais les organisations de défense des droits de l'Homme et les associations luttant pour la liberté de la presse affirment que cette affaire de diffamation, les procédures fiscales contre Rappler et les efforts du gouvernement pour retirer ses accréditations au site relèvent du harcèlement.

Amnesty International a ainsi affirmé que les "attaques" contre Rappler s'inscrivaient dans une campagne contre la liberté de la presse aux Philippines.

Le verdict survient un mois après l'arrêt de la diffusion des chaînes d'ABS-CBN, principal groupe de médias philippin, après que le gouvernement a contre toute attente pris un décret ordonnant leur fermeture en raison des difficultés des discussions relatives au renouvellement de sa licence.

Cela faisait des années que Rodrigo Duterte menaçait de fermer ABS-CBN, un groupe qui, à l'instar de Rappler, a largement couvert la "guerre contre la drogue" du président, qui a encouragé policiers à tuer les trafiquants de drogue et toxicomanes présumés.

Selon l'Agence philippine de lutte contre la drogue, les policiers ont tué au moins 5 600 personnes suspectées de trafic de drogue au cours d'opérations officielles. Selon des organisations, le véritable bilan est au moins trois fois plus élevé.

Une autre figure très critique à l'encontre de cette guerre contre le narcotrafic est la sénatrice Leila de Lima, en détention depuis trois ans pour trafic de drogue.

L'indépendance du système judiciaire, depuis longtemps entaché de soupçons de corruption, a été particulièrement mise à mal depuis l'arrivée au pouvoir de Rodrigo Duterte en 2016, selon les organisations de défense des droits.

Avec AFP

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