ANALYSE

Le sort des Libyens entre les mains de Moscou et d'Ankara

Des combattants fidèles au GNA, reconnu par l'ONU, photographiés dans la ville de Tarhuna, à environ 65 kilomètres au sud-est de la capitale Tripoli, le 5 juin 2020.
Des combattants fidèles au GNA, reconnu par l'ONU, photographiés dans la ville de Tarhuna, à environ 65 kilomètres au sud-est de la capitale Tripoli, le 5 juin 2020. © Mahmud Turkia, AFP

La déroute du maréchal Haftar, repoussé de Tripoli et de l'Ouest libyen, a ouvert une nouvelle phase dans la lutte pour le pouvoir en Libye. Les principaux acteurs internationaux du conflit, la Russie et la Turquie, sont désormais en première ligne pour trouver une issue à la guerre. Et se partager le pays ?

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En Libye, où le rapport de force dans le conflit s’est inversé en faveur du camp du gouvernement d'union nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale, aux dépens de l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, les regards se tournent désormais vers l’étranger.

Plus précisément vers les deux principaux acteurs internationaux de la lutte pour le pouvoir en Libye, à savoir la Turquie, dont l’intervention directe dans le conflit, en soutien du GNA, a scellé l'échec de l’offensive de l’ANL lancée en avril 2019 sur la capitale Tripoli (Ouest), et la Russie, qui soutient moins ouvertement le camp Haftar.

Sur le terrain, les troupes gouvernementales ont dû ralentir leur avancée, après avoir repris le contrôle de l'Ouest libyen. Et de poursuivre leur contre-offensive pour reprendre la ville de Syrte, verrou stratégique en direction de l'Est et des installations pétrolières clés du pays, toujours aux mains du camp Haftar.

Longtemps à l’initiative sur le plan militaire, le maréchal est contraint de renoncer à ses ambitions, même si la Libye reste de facto coupée en deux. C’est dans ce contexte particulier que les parrains turcs et russes tentent de négocier en coulisses l’avenir d'un pays riche en hydrocarbures, mais en proie au chaos depuis la chute du colonel Kadhafi en 2011.

Russes et Turcs préparent l’après-Haftar

"Moscou et Ankara sont actuellement en train de se positionner pour la deuxième phase du conflit, qui s’est ouverte après l’échec d’Haftar, et semblent intéressés à trouver un compromis, mais il est encore trop tôt pour savoir ce qu’ils préparent et quels sont leurs objectifs finaux", explique à France 24, Riccardo Fabiani, directeur de projet à l'International Crisis Group.

Malgré la complexité des relations qu’entretiennent Moscou et Ankara, également soutiens de camps rivaux en Syrie, et grâce à l’entente cordiale affichée par le président Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, les deux puissances, qui n’ont aucun intérêt à s’affronter directement sur le sol libyen, pourraient trouver un compromis.

"La Russie et la Turquie ont des relations complexes, comme on peut le voir sur le théâtre de guerre syrien ou libyen, mais ces deux puissances ont des contacts étroits et des intérêts partagés, même s’ils divergent sur certains dossiers, souligne Riccardo Fabiani. En ce qui concerne la Libye, Moscou et Ankara échangent beaucoup, ils ont notamment organisé un sommet en janvier en vue de trouver un accord, en vain, parce que le maréchal Haftar s’y est opposé."

"Il y a une agitation diplomatique et une volonté de leur part de trouver un accord, mais il existe de nombreux paramètres incontrôlables, entre les soutiens régionaux et les acteurs politiques locaux, qui compliquent la donne", note Riccardo Fabiani. 

L’internationalisation du conflit ne s’arrête pas aux Russes et aux Turcs, puisque le Qatar appuie lui aussi le Premier ministre Fayez al-Sarraj, tandis que l’Égypte et les Émirats arabes unis soutiennent le maréchal Haftar, sans compter la présence d’acteurs occidentaux comme la France ou les États-Unis, dont l’influence est toutefois moindre sur le dossier libyen.

Selon Emad Badi, expert de la Libye à l'Atlantic Council, interrogé par l’AFP, Turcs et Russes "peuvent trouver un terrain d'entente à la fois politique et militaire, en déterminant des sphères d'influence", soit l’ouest du pays pour Ankara, et l’Est pour Moscou. D'autant que, vu l’équilibre des forces, le GNA ne peut pas reprendre le contrôle de tout l’Est libyen", confiait récemment à France 24, Rachid Khechana, rédacteur en chef de la revue libyenne Chououn, et ancien directeur du Centre maghrébin d'études sur la Libye.

À moins que les deux pays s’entendent sur un partage plus global et international, en laissant par exemple les mains libres aux Turcs en Libye et inversement pour les Russes en Syrie. Et signe que le président turc Tayyip Recep Erdogan n’entend pas renoncer à son influence retrouvée dans ce qui fut un territoire ottoman jusqu'en 1912, des médias proches du pouvoir ont rapporté, vendredi, qu'Ankara pourrait établir deux bases en Libye, l'une au sud-ouest de Tripoli et l'autre dans la ville portuaire de Misrata.

Le maréchal Haftar, obstacle à tout espoir de paix ?

Toujours est-il que l’on est encore loin d’un accord. Lundi, la Turquie a annoncé sa volonté de poursuivre les discussions avec la Russie pour tenter de parvenir à un cessez-le-feu en Libye, en dépit de l'annulation dimanche d'une visite à Istanbul du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov et son homologue de la Défense Sergueï Choïgou. Une visite annulée à la dernière minute et sans qu’aucune explication officielle ne soit fournie.

Selon le journal progouvernemental turc Yeni Safak, les modalités de cessez-le-feu proposées par Moscou à Ankara dans la perspective de la visite des deux ministres russes se rapprochaient de celles contenues par l'initiative de paix pour la Libye, proposée le 6 juin par l'Égypte, soutien du maréchal Haftar. Une initiative rejetée en bloc par la Turquie, plus favorable à un cessez-le-feu parrainé par les Nations unies, et par le GNA.

“L’initiative égyptienne n’est pas prise au sérieux en Libye, en particulier par ceux qui rejettent Haftar, explique Ismaïl Mokhtar, politologue basé à Tripoli, à France 24. Ils n’y croient pas car d’une part elle émane du Caire, qui est un soutien de la première heure du maréchal, et donc une partie impliquée dans le conflit, et puis parce que cette initiative n’est apparue qu’après les revers de l’ANL, ce qui démontre bien qu’il ne s’agit pas d’une initiative de paix, mais d’une opération de sauvetage de Haftar”. 

L’initiative égyptienne étant mort-née, les Libyens risquent fort de se voir proposer, dans les prochaines semaines, un accord dessiné par Moscou et Ankara dont le grand perdant serait le maréchal Haftar.

“Il y a eu de nombreuses conférences de paix pour la Libye, mais aucune n’a abouti parce que Haftar y faisait obstacle. Il n’y aura pas de paix dans ce pays, tant qu’il restera dans le paysage politique et militaire libyen”, conclut Ismaïl Mokhtar.  

 

 

 

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