Pourquoi la Corée du Nord s’acharne actuellement sur son voisin du Sud

Kim Yo-jong, la sœur de Kim Jong-un, a été chargée de faire monter la pression sur la Corée du Sud.
Kim Yo-jong, la sœur de Kim Jong-un, a été chargée de faire monter la pression sur la Corée du Sud. © Jorge Silva, Reuters

C’est Kim Yo-jong, la propre sœur du leader nord-coréen Kim Jong-un, qui s’est chargée de mettre en garde, samedi, la Corée du Sud contre des potentielles actions militaires à venir. Un ton très belliqueux qui s’inscrit dans une stratégie de Pyongyang qui cherche actuellement à envenimer les relations entre les deux Corées.

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Échanges de tirs à la frontière, rupture des communications intercoréennes, menaces d’actions militaires : le bruit des bottes va-t-il résonner à nouveau sur la péninsule coréenne ? Kim Yo-jong, la sœur du leader nord-coréen Kim Jong-un, a apporté sa pierre à l’édifice de l’escalade des tensions dans un communiqué au ton très menaçant, publié samedi 13 juin par l'agence de presse officielle KCNA.

Elle a annoncé avoir demandé au "département des relations avec l’ennemi" de décider de la "prochaine action à entreprendre" et a assuré que "l’état-major de l’armée sera déterminé à faire quelque chose pour apaiser le ressentiment de la population [à l’égard de la Corée du Sud, NDLR]".

Vingt ans, jour pour jour, après le premier sommet intercoréen, censé ouvrir la voie à une ère plus pacifique dans la région, les relations semblent donc au plus mal entre les deux frères ennemis. D’autant que la semaine précédente, Pyongyang avait déjà frappé un grand coup en coupant court à toutes communications officielles avec son voisin du Sud. 

Pyongyang face à deux crises

Séoul a pris acte des déclarations provocatrices de Kim Yo-jong en réunissant, dimanche, son cabinet de la défense. Dans la foulée, Moon Jae-in, le président sud-coréen, a enjoint Pyongyang "d’arrêter d’aggraver les tensions" entre les deux pays.

Officiellement, la Corée du Nord rejette la faute de la détérioration de la situation sur des activistes sud-coréens qui envoient des tracts hostiles au régime de Kim Jong-un de l’autre côté de la frontière. Mais quelques bouts de papiers justifient-ils que la Corée du Nord déterre la hache de guerre ? 

En réalité, "il y a bien des menaces, mais il faut les remettre dans le contexte plus général de la situation nord-coréenne pour en comprendre la portée", assure Antoine Bondaz, spécialiste de la péninsule coréenne à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), contacté par France 24.

Le régime nord-coréen fait face à deux crises, assure cet expert. La première est politique : "Le sommet d’Hanoi de février 2019 entre la Corée du Nord et les États-Unis est perçu comme un échec personnel pour Kim Jong-un, qui estime n’avoir pas obtenu suffisamment de concessions de la part de Donald Trump", note Antoine Bondaz. Par ailleurs, l’épidémie de Covid-19 a fait plonger davantage l’économie nord-coréenne dans le marasme. Malgré le manque de données à ce sujet, les restrictions de mouvements, notamment entre la Chine et la Corée du Nord, et les difficultés de faire parvenir des équipements médicaux à ce pays isolé sur la scène internationale, suggèrent que le prix à payer du coronavirus a été lourd pour Pyongyang.

Bouc émissaire idéal

Face à cette situation, Pyongyang a adapté sa traditionnelle "dialectique de l’ennemi" qui consiste à rejeter la faute de ses problèmes sur un autre pays, assure ce spécialiste. Le rôle de bouc émissaire revient généralement au grand méchant Oncle Sam. Mais, en l'occurrence, "Donald Trump est le moins pire des présidents américains que Kim Jong-un pourrait avoir en face de lui", note Antoine Bondaz. 

En effet, depuis le sommet de Hanoi, la Corée du Nord a plus ou moins disparu des radars trumpiens. Conséquence : "La situation sécuritaire est bien plus dangereuse qu’il y a deux ans car Pyongyang a pu continuer son programme nucléaire, tout en augmentant ses capacités militaires sans subir trop de pression de la part des Américains", analyse Antoine Bondaz.

Pour éviter de froisser Washington, Kim Jong-un s’est donc tourné vers son autre meilleur ennemi : la Corée du Sud. Le pays apparaît comme le bouc émissaire idéal. Il n’est plus d’une grande utilité pour Pyongyang, puisque son rôle principal - jouer les intermédiaires entre la Corée du Nord et les États-Unis - a perdu en importance depuis que Kim Jong-un a établi une relation diplomatique directe avec Donald Trump. Il ne risque donc pas grand chose à taper sur son voisin du Sud.

D’autant plus que le leader nord-coréen est convaincu que son homologue du Sud a épuisé son jeu. "Moon Jae-in a déjà joué toutes ses cartes - initiative pour le tourisme entre les deux Corée, initiative pour les échanges culturelles, gestes diplomatiques - et on se rend compte qu’à cause des sanctions internationales visant la Corée du Nord, il ne peut pas faire grand chose sur le plan économique", résume Antoine Bondaz.

Un sœur qui fait "caisse de résonnance"

Mais encore faut-il doser ses provocations. Kim Jong-un ne veut pas se montrer trop belliqueux de peur d’inciter les États-Unis à voler au secours de leur allié asiatique. C’est pourquoi Antoine Bondaz juge que, dans un premier temps, il ne faut pas s’attendre à une démonstration de force militaire. "Les représailles frapperont d’abord les symboles de la coopération intercoréenne comme les sites touristiques nord-coréens ou le bureau de liaison diplomatiques entre les deux pays. En faisant référence à l’armée, Kim Yo-jong, la sœur du dirigeant nord-coréen, indique simplement que l’option est sur la table", note l’expert de la FRS. 

Reste tout de même que le message doit être suffisamment fort et clair pour être compris. C’est là qu’entre en jeu Kim Yo-jong. Le fait que ce soit elle qui prenne la parole sur cette question, et non pas les responsables officiels du département des relations intercoréennes, peut surprendre. Plusieurs médias y ont vu le signe que la petite sœur devenait la femme forte du régime, peut-être même la dauphine de Kim Jong-un.  

Ce serait aller un peu vite en besogne pour Antoine Bondaz. Kim Yo-jong ne s’occupe que des questions de propagande, n’a pas de poste institutionnel en lien avec les affaires intercoréennes, et elle n’a pas non plus sa place au sein de l’influent Comité des affaires de l’État, qui regroupe l’élite du régime. Elle n’en est que suppléante. Dans un régime aussi à cheval sur la hiérarchie, si Kim Jong-un avait voulu faire de sa sœur sa dauphine, il l’aurait déjà placé à un poste de premier plan.

L’explication la plus probable est que le leader nord-coréen utilise Kim Yo-jong comme "caisse de résonance". "À l’étranger, parce que c’est la sœur qui s’exprime, les annonces vont avoir un impact médiatique beaucoup plus important", confirme Antoine Bondaz. Un autre avantage est que si la situation venait à s’envenimer de trop, Pyongyang pourra "toujours faire intervenir un responsable officiel pour contredire ce que Kim Yo-jong a déclaré", conclut l’expert français. 

Même si les déclarations belliqueuses contre la Corée du Sud n’indiquent pas que Kim Jong-un est prêt à emprunter le chemin de la guerre sous peu, elles sont à prendre au sérieux. Elles sont, en effet, le reflet d’un dirigeant de plus en plus frustré de ne pas voir sa stratégie d’ouverture diplomatique lui rapporter une levée des sanctions économiques. Et si ses attaques contre son voisin du Sud ne font pas évoluer la situation, il peut être tenté de passer à la vitesse militaire supérieure. Après le Covid-19, la récession qui s’annonce, les manifestations contre les violences policières qui se multiplient dans le monde, le monde se passerait bien d’une nouvelle crise nord-coréenne.

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