StopCovid : chronique d’un échec annoncé

L'application française de traçage de contacts StopCovid a été lancée le 2 juin
L'application française de traçage de contacts StopCovid a été lancée le 2 juin AFP - THOMAS SAMSON

Deux semaines après son lancement, l’application française de traçage des contacts StopCovid multiplie les couacs. Des débuts peu prometteurs qui semblent confirmer les craintes des experts sur l’efficacité de cette "solution cocorico" pour lutter contre la propagation du Covid-19.

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Un faible nombre de téléchargements et des critiques de la Commission européenne contre une appli accusée, par ailleurs, de collecter plus de données personnelles que nécessaire. N’en jetez plus : deux semaines après son lancement, StopCovid, l’application officielle française de traçage des contacts pour contenir la propagation de la pandémie de Covid-19 est loin de faire l’unanimité.

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Selon les chiffres officiels du gouvernement, ils sont 1,7 million seulement à l'avoir installée. Après un démarrage plus que correct — 600 000 téléchargements la première journée —, le rythme des installations s’est ralenti : ces cinq derniers jours, seuls 200 000 Français ont craqué pour StopCovid, précise Francetvinfo

C’est très loin des préconisations des chercheurs qui estiment qu’il faudrait une adoption bien plus large (à partir de 20 % de la population environ) pour que StopCovid commence à être efficace. 

Le problème d’une “solution cocorico”

La Commission européenne se montre aussi sceptique. Elle a critiqué, mercredi, le manque d'interopérabilité de l’appli française avec celles développées par 16 autres pays européens. “C’est le problème d’avoir une solution cocorico, alors qu’en parallèle on assiste à une réouverture des frontières en Europe. Si les applications ne dialoguent pas entre elles, un Français qui va à l’étranger ne pourra pas savoir s’il entre en contact avec un individu contaminé”, souligne Nadège Martin, spécialiste du droit de la propriété intellectuelle et avocate associée  au cabinet Norton Rose Fulbright, contactée par France 24. 

Les défenseurs de la protection des données privées ne débordent pas non plus d’enthousiasme. Gaëtan Leurent, spécialiste de la cryptographie qui travaille pour l’Inria (institut qui, par ailleurs, est en charge du projet StopCovid), a découvert que l'application collectait des informations sur bien plus de monde que ce qui avait été annoncé au départ, a relaté Médiapart, lundi 15 juin. En théorie, l’application récupère uniquement les données lorsque deux personnes ayant installées StopCovid sur leur téléphone se croisent pendant au moins 15 minutes à moins d’un mètre l’une de l’autre. En réalité, elle fait remonter les informations “de toutes les personnes qui se croisent via l’appli”, qu’importe le temps passé à proximité, note Médiapart. Le gouvernement a reconnu ce traçage bien plus massif que prévu, se réfugiant derrière une explication technique discutable.

Ces multiples couacs donnent l’impression de “la chronique d’un échec annoncé”, affirme Constantin Pavléas, dirigeant du cabinet Pavléas avocats et spécialiste du droit des nouvelles technologies, contacté par France 24. Pour lui, il pouvait difficilement en être autrement du fait des choix initiaux. “La France a pris pour modèle l’application développée par Singapour, alors que cette dernière ne s’est pas révélée efficace pour prévenir la propagation”, note-t-il. Les autorités de la cité-état asiatique ont en effet reconnu, fin avril, que leur application n’avait pas aidé à freiner le Covid-19, alors même que 20 % des Singapouriens l’avaient téléchargée.

Des erreurs politiques

Constantin Pavléas souligne aussi que la Commission européenne a raison de critiquer la France. “On s’est trompé d’échelle, il fallait tout faire pour bâtir une solution numérique au niveau européen afin de contrer un virus qui ne connaît pas les frontières”, assène Constantin Pavléas. Ce serait même le “péché originel de la démarche française”, estime Frans Imbert-Vier, PDG de Ubcom, un cabinet suisse spécialisé dans la protection du secret numérique, contacté par France 24.

Ce choix de faire cavalier seul sur la scène européenne illustre, pour lui, le fond du problème de StopCovid qui est d’ordre politique. “Le gouvernement a préféré rester fidèle au principe de souveraineté numérique en développant une solution nationale, plutôt que de se montrer pragmatique en adoptant le même type d’appli que ses voisins européens, afin de faire face en commun à la menace sanitaire”, résume Frans Imbert-Viert. 

Les autres pays, à l’instar de l’Allemagne, ont, en effet, préféré développer leur solution autour des standards pour le traçage numérique édictés par Google et Apple, afin que leurs applications soient facilement utilisables sur la grande majorité des smartphones. La France, quant à elle, ne voulait pas laisser ces loups américains entrer dans la bergerie de la santé numérique française.

Si les Français ne se sont pas précipités sur StopCovid, ce serait là encore à cause d’erreurs politiques. “Le gouvernement a fait preuve d’un manque de transparence quant à l’utilisation des données par l’application qui a miné la confiance de la population”, assure Frans Imbert-Vier. Comme l'atteste la durée de la conservation des données. “Le gouvernement continue à ne pas vouloir expliquer pourquoi les informations collectées sont gardées pendant trois mois, alors que l’ordre des médecins et l’Organisation mondiale de la santé assurent que ces données ne présentent plus d’utilité sanitaire après 21 jours”, souligne cet expert.

Que faire de StopCovid ?

Les révélations de Médiapart vont dans le même sens. “Pourquoi ne pas avoir dit spontanément que StopCovid collectait plus d’informations que prévu initialement ? Ce manque de transparence peut apparaître inquiétant pour une application qui touche à nos libertés fondamentales puisqu’elle permet de savoir où vous étiez, quand et avec qui”, souligne Frans Imbert-Vier.

Le lièvre levé par Médiapart remet en cause jusqu’à l’efficacité même de StopCovid. “Pour qu’une application de traçage de contacts soit utile, il faut que les données collectées soient toutes de qualité. Mais si StopCovid transmet les informations sur chaque personne croisée [quel que soit la durée du contact, NDLR], la base de données perd de sa pertinence pour lutter contre le Covid-19”, explique l’avocate Nadège Martin.

Les deux premières semaines d’existence ont confirmé les craintes quant à l’efficacité de StopCovid dans son état actuel, reconnaissent les trois experts interrogés. Mais ils ne sont pas d’accord sur ce qu’il faut faire du bébé. Pour Frans Imbert-Vier, “il faut repartir de zéro” car les défauts inhérents à la solution française, notamment l’incompatibilité avec les autres applis européennes, la rendent irrécupérable. Constantin Pavléas estime aussi qu’il faut tourner la page de cette application. Mais il va plus loin, et appelle à la création d’une vraie “Europe de la santé, qui intégrerait la stratégie numérique, et aurait un pouvoir décisionnaire pour imposer le type d’application au niveau de l’UE”.

Moins pessimiste, Nadège Martin juge qu’il est encore un peu tôt pour enterrer StopCovid complètement. “Il y a eu un problème de timing. L’application a été lancée à un moment où la perception du danger lié au coronavirus a diminué ce qui peut avoir contribué au faible nombre de téléchargements”, note-t-elle. Cette avocate estime que si la crainte d’une deuxième vague prenait corps, l’intérêt pour l’application pourrait repartir. Ce n’est qu’à ce moment là qu’on pourra vraiment faire un bilan de l’efficacité de StopCovid. En attendant, elle juge qu’il vaudrait mieux améliorer ce qui existe déjà plutôt que de réinventer la roue. Surtout, “par quoi remplacer cette application ? Rien ne dit qu’une alternative sera mieux acceptée par les Français”, estime-t-elle.

Mais tous jugent qu’il y a urgence. Si StopCovid est arrivée mal ficelée et trop tard pour aider durant la première vague, ces ratés pourraient permettre de mieux se préparer pour une éventuelle deuxième vague de l’épidémie qui, avec le rebond des contaminations en Chine, a gagné en crédibilité.

 

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