États-Unis : "En quelques phrases, John Bolton a ruiné la campagne de Donald Trump"

L'ancien conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, lors d'une conférence à l'Université Duke, à Durham, en Caroline du Nord, le 17 février 2020.
L'ancien conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, lors d'une conférence à l'Université Duke, à Durham, en Caroline du Nord, le 17 février 2020. © Jonathan Drake, Reuters

L’ancien conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche, John Bolton, publie un livre explosif à charge contre Donald Trump. Avant sa parution le 23 juin, de nombreux médias avaient diffusé des extraits d’accusations accablantes. Décryptage.

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Le livre de John Bolton, "The Room Where It Happened, A White House Memoir" (littéralement : "La pièce où cela s'est passé, mémoires de la Maison Blanche"), qui sort mardi 23 juin, est explosif. L'ancien conseiller à la sécurité nationale y met en lumière "un comportement fondamentalement inacceptable [de Donald Trump] qui érode la légitimité même de la présidence". Cet ancien proche du président américain l'accuse notamment d'avoir demandé de l'aide au président chinois pour se faire réélire en novembre prochain.

Ces accusations vont-elles porter un coup de grâce à la réélection de Donald Trump ? Le décryptage en trois questions avec Jean-Éric Branaa, maître de conférence à l'Université Panthéon-Assas Paris II et spécialiste de la politique américaine. 

 

France 24 : Quelle est la portée de ces nouvelles accusations?

Jean-Éric Branaa : Elles viennent porter un nouveau coup à la présidence. En janvier 2018 déjà, le livre de Michael Wolff, "Le Feu et la Fureur", avait fait beaucoup de bruit. Il accréditait la thèse selon laquelle Donald Trump était un électron libre à la Maison Blanche, incapable de contrôler le pays. Quelques mois plus tard, il y a eu le livre de Bob Woodward, le journaliste qui a révélé le Watergate ["Peur : Trump à la Maison Blanche", qui dresse le portrait d'un président colérique et paranoïaque, NDLR]

La portée de John Bolton est plus forte car il a été très proche du président américain et du pouvoir. Il a fait partie de cette poignée d'hommes qui décidaient, voyaient et entendaient tout. Ce livre a une force extraordinaire d'authenticité et de proximité, qui peut être explosive.

Donald Trump s'est opposé à la publication de ce livre très tôt. Le Sénat aussi s'y est opposé. En février, celui-ci avait dans ses mains la possibilité d'entendre John Bolton dans la cadre de la procédure de destitution. Pour rappel, John Bolton avait refusé d'être auditionné par la Chambre des représentants. Le Sénat pouvait le forcer, mais ne l'a pas fait - à une voix près. Les révélations auraient pu être à charge dans l'instruction dans un procès de destitution. On se dit qu'en lisant les pages, on pourrait potentiellement lire ce qui aurait dû être cette déposition au Sénat. 

France 24 : John Bolton a annoncé la publication de ce livre il y a plusieurs mois. Les médias américains avaient déjà publié quelques extraits en janvier. Pourquoi ces nouvelles révélations arrivent-elles maintenant?

Jean-Éric Branaa : La publication du livre a été repoussée par le procès de destitution [l'acquittement de Donald Trump a été prononcé par le Sénat le 5 février dernier, NDLR] Ensuite, il y a eu la crise sanitaire. Par ailleurs, les avocats de la Maison Blanche ont beaucoup travaillé pour empêcher la sortie de l'ouvrage

Dans ce calendrier, les révélations du livre sont très importantes, notamment ce qui concerne la Chine. Parce qu'avec le Covid-19, la campagne de Donald Trump a été réorientée contre la Chine. Tout son discours a donc consisté à accuser ce pays de tous les maux et de faire de son adversaire démocrate Joe Biden un allié de la Chine. 

Or, John Bolton explique justement dans ces extraits que le président a négocié avec la Chine pour être réélu. En janvier, on a appris de manière inespérée que Pékin avait accepté d'acheter plusieurs dizaines de milliards de dollars de produits agricoles américains. Au même moment, Donald Trump n'a pas arrêté de louer le président chinois Xi Jinping et sa gestion de la crise sanitaire. Tout le monde a été étonné de cette volte face et, à travers John Bolton, on fait désormais le lien. En quelques phrases, il a ruiné la campagne anti-Chine et anti-Biden de Donald Trump.

France 24 : Justement, à la lumière de ces nouvelles accusations, comment s'annonce la suite de la campagne de réélection du président américain?

Jean-Éric Branaa : Donald Trump est dans une série totalement noire. Il était parti avec l'idée que sa réélection allait être simple mais le Covid-19 a fait sombrer la campagne dans le chaos. Il avait organisé son monde de manière binaire, avec ses amis d'un côté, ses ennemi de l'autre, et l'économie pour arbitrer tout cela. Tout ceci est bouleversé par une crise sanitaire qui s'enchaîne avec une crise économique. On ne voit pas comment cela pourrait se résoudre d'ici le mois de novembre. N'oublions pas que Donald Trump est un businessman qui a tout basé sur l'idée de ramener la prospérité aux États-Unis.

Ajoutons à cela une crise sociale autour du mouvement Black Lives Matter, que le président ne sait pas gérer non plus, et les défections de républicains modérés, qui le critiquent de plus en plus fort. Le président américain est de plus en plus isolé, dans l'impossibilité de mener campagne. 

D'abord, le parti républicain a décidé la semaine dernière de reproduire le programme de 2016 à l'identique. Il a eu des problèmes dans la tenue de la convention qui doit investir Donald Trump. [Pour des raisons de distanciation sociale, la convention républicaine prévue en août a dû être réorganisée et se tiendra à Charlotte, en Caroline du Nord, mais aussi à Jacksonville, en Floride, NDLR].

Ensuite, Donald Trump voit que Joe Biden a un boulevard devant lui. Il a fait une campagne des primaires extraordinaire et il est à plus de 2 000 délégués aujourd'hui. Il a réuni le camp démocrate, entre les modérés et les progressistes, en travaillant avec Bernie Sanders et Elizabeth Warren. Le parti démocrate est désormais en rangs serrés. Malgré les accusations dans l'affaire Tara Reade, personne ne s'est levé pour attaquer Joe Biden. Avec le mouvement Black Lives Matter, sa campagne est repartie. 

Face à cela, Donald Trump se trouve totalement piégé car la gestion de la crise sanitaire n'en finit plus. Pourtant, il lance des meetings géants au moment où le coronavirus redouble dans le pays : il veut un grand meeting de 30 000 personnes à Tulsa, dans l'Oklahoma, samedi 20 juin. Cela semble incohérent et fou. À l'issue de la campagne, ses détracteurs vont regarder les chiffres des contaminations. Si la courbe remonte, l'opinion dira que c'est criminel. Le risque politique est donc énorme.

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